Un levier central et stratégique de souveraineté
Sylvie Bermann*
À l’heure où les États redéfinissent leurs priorités stratégiques, le nucléaire civil s’impose comme un levier central d’indépendance énergétique, de compétitivité industrielle et de décarbonation. Loin d’être un sujet strictement technique, il devient un marqueur de puissance, de confiance et de coopération internationale.
Une souveraineté énergétique devenue stratégique
La souveraineté d’un pays ne se résume plus à sa souveraineté militaire ou diplomatique. Elle repose aussi sur sa souveraineté numérique, sa souveraineté industrielle et, de plus en plus clairement, sur sa souveraineté énergétique. Le déploiement de matériels militaires connectés, la digitalisation de l’industrie et l’essor de l’intelligence artificielle renforcent tous une même exigence : disposer d’une énergie disponible à tout moment, stable, compétitive et décarbonée.
Dans cette perspective, le nucléaire civil répond à une équation que peu de sources d’énergie peuvent conjuguer simultanément : continuité de production, maîtrise des variations, faible empreinte carbone et contribution à l’indépendance nationale. Il offre ainsi aux États une capacité de planification de long terme, essentielle dans un monde où l’énergie redevient un déterminant majeur des rapports de puissance.
Les conflits récents ont d’ailleurs rappelé avec force le lien entre énergie et souveraineté. En Ukraine, la guerre a démontré comment les dépendances énergétiques pouvaient devenir des instruments de pression stratégique et combien la résilience des infrastructures constituait désormais un enjeu de sécurité nationale. Au Moyen-Orient, les tensions autour du détroit d’Ormuz ont rappelé la vulnérabilité des économies fortement dépendantes des flux d’hydrocarbures. Dans les deux cas, la même leçon s’impose : la maîtrise d’une production énergétique bas carbone et largement indépendante des crises internationales devient un facteur déterminant d’autonomie stratégique.
Le cycle du combustible, cœur discret de la puissance nucléaire
La géopolitique du nucléaire ne se limite pas au nombre de réacteurs construits ou annoncés. Elle se joue aussi dans la maîtrise du cycle du combustible, de l’amont à l’aval. À ce jour, seuls deux pays maîtrisent l’ensemble de la chaîne : la France et la Russie. Cet élément confère à la France une position singulière, à la fois industrielle, technologique et géopolitique.
Les ressources en uranium sont majoritairement concentrées entre quelques pays, avec l’Australie, le Kazakhstan et le Canada en tête, puis d’autres fournisseurs permettant une diversification des approvisionnements. Cette géographie rappelle que l’indépendance énergétique ne signifie pas autarcie : elle suppose de maîtriser les dépendances, de diversifier les partenariats et de conserver les compétences critiques.
En France, la maîtrise du cycle contribue aussi à la souveraineté industrielle. Elle entretient des savoir-faire de haut niveau — soudage par faisceaux d’électrons, aciers moulés, contrôles non destructifs — et soutient une filière qui contribue positivement à la balance commerciale. L’aval du cycle, notamment la gestion des matières et des déchets, est tout aussi stratégique : il conditionne la rigueur industrielle, la réduction de l’utilisation des matières premières et la confiance des citoyens. A plus long terme la fermeture du cycle constitue un enjeu de souveraineté majeur, il fait d’ailleurs partie des axes prioritaires identifiés lors du dernier Conseil de Politique Nucléaire, réuni autour du Président de la République en mars 2026.
Après avoir confirmé le programme « Aval du futur » destiné à renouveler les installations de La Hague – entreposage des combustibles usés, nouvelle capacités de fabrication de combustibles recyclés et future usine de retraitement – le Conseil a lancé un programme ambitieux de fermeture du cycle.
L’objectif est de préparer, sur la base d’une phase d’études de quatre ans et d’une mobilisation associant CEA, EDF, Framatome, Orano et les acteurs émergents, la capacité à se passer, à terme, des importations d’uranium naturel.
La fermeture du cycle devient ainsi un sujet de souveraineté autant qu’un sujet industriel : elle permettrait de valoriser davantage les matières déjà présentes sur le territoire, de réduire les vulnérabilités liées aux approvisionnements internationaux et de maintenir en France des compétences scientifiques et industrielles de premier rang.
Un nouveau regard des États et des citoyens
Le regard porté sur le nucléaire a profondément évolué. Longtemps abordé à travers le seul prisme du risque, il est désormais considéré par de nombreux États comme un outil incontournable pour atteindre les objectifs de décarbonation. Lors de la COP28, vingt-cinq pays ont signé une déclaration conjointe en faveur du triplement de la production d’énergie nucléaire.
Cette dynamique s’étend au-delà des pays historiquement nucléaires : une trentaine de nouveaux États envisagent d’utiliser le nucléaire pour produire de l’électricité. Pour les exportateurs de technologies, cette évolution crée des opportunités majeures, mais elle appelle aussi une diplomatie scientifique exigeante. Construire une centrale, c’est établir un lien industriel, réglementaire, humain et politique sur plusieurs décennies.
Les usages non électriques renforcent également l’image du nucléaire. Les progrès de la médecine nucléaire, notamment dans le traitement des cancers, donnent à cette technologie une dimension concrète et directement bénéfique. La chaleur bas carbone, la désalinisation ou encore les applications spatiales élargissent encore le champ des possibles.
Fusion : coopération incontournable, compétition assumée
La fusion occupe un espace géopolitique particulier. Les moyens scientifiques, industriels et financiers nécessaires sont tels qu’aucun pays ne peut prétendre avancer seul. ITER en constitue l’illustration la plus visible, avec une coopération rassemblant l’Europe, l’Inde, la Chine, les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud.
Mais cette coopération n’efface pas la compétition. Être le premier à maîtriser une énergie potentiellement quasi illimitée représenterait un avantage économique et géopolitique considérable, comparable à ce qu’a été le contrôle du pétrole au XXe siècle. La Chine investit massivement dans ce domaine, les États-Unis combinent le rôle de leurs laboratoires nationaux et l’essor de start-up privées soutenues par les grandes entreprises technologiques, tandis que l’Europe conserve un rôle central grâce à ITER et à EUROfusion.
La fusion oblige enfin à inventer un nouveau cadre réglementaire : sûreté, compétences, suivi des matières, économie du tritium. Ce dernier, isotope rare et coûteux, est indispensable à certaines voies de fusion et est également utilisé dans le domaine militaire. Cet enjeu rappelle que les frontières entre technologie énergétique, puissance industrielle et enjeux de sécurité restent étroites.
Le nucléaire, révélateur d’un monde en recomposition
Le nucléaire est ainsi bien plus qu’une filière énergétique. Il révèle les recompositions du monde : fin progressive de la dépendance exclusive aux hydrocarbures, déplacement du pouvoir vers les États capables de maîtriser des technologies complexes, retour de la durée longue dans les choix industriels.
Dans ce contexte, la France et l’Europe disposent d’atouts déterminants : une expérience industrielle, une culture de sûreté, une capacité de coopération internationale et une chaîne de valeur qui peut soutenir la souveraineté européenne. Encore faut-il assumer pleinement cette dimension géopolitique du nucléaire, au-delà des seuls débats techniques.
Le dynamisme du secteur, illustré par le World Nuclear Exhibition, montre que le nucléaire est redevenu un espace de projection, de dialogue et de puissance. Il faut maintenant comprendre comment l’énergie nucléaire structure les rapports de force, mais aussi comment elle peut devenir un levier de coopération dans un monde fragmenté.
*Ambassadrice de France

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