La CRE, victime du coût marginal ?
Jean-Pierre Hauet*
Une étude qui étonne
La Commission de régulation de l’énergie (CRE) a publié, le 9 septembre 2026, une étude majeure, intitulée « Economie du système électrique français hexagonal », où se trouvent décrits, de façon précise et didactique, les mécanismes complexes, impliquant les différents acteurs du marché, selon lesquels se forment les prix de l’électricité vendue en France aux consommateurs. Cette étude est une source d’informations que la CRE met à la disposition du public et qui, associées aux modèles qu’elle possède, lui permettent de tirer dans son rapport quelques enseignements. Certains sont factuels et difficilement contestables :
- Le parc de production français semble aujourd’hui correctement dimensionné ;
- Les consommateurs français supportent 92 % des coûts de production, le solde étant financé par les exportations d’électricité et par le budget de l’Etat ;
- Les consommateurs supportent l’ensemble des coûts d’acheminement, déduction faite des recettes perçues au niveau des interconnexions avec les pays voisins ;
- L’intégration au marché européen contribue à la sécurité d’approvisionnement et permet de réduire la facture pesant sur les consommateurs.
Un vif débat s’est par contre ouvert autour des conclusions relatives au rôle joué par les énergies renouvelables (EnR). La CRE soutient en effet plusieurs enseignements qui sont liés entre eux :
- Le développement des EnR entre 2020 et 2025 a permis de faire bénéficier les consommateurs d’économies sur leur facture annuelle estimées à 8 Mrd€ sur l’année 2025, supérieures à l’accroissement total des charges induites sur le système électrique ;
- Les EnR ont joué un rôle d’amortisseur sur la période 2020-2025, face notamment à la crise du gaz et aux difficultés rencontrées en 2022 par le parc nucléaire ;
- Extrapolant ces conclusions, la CRE estime que la poursuite du développement des EnR, au-delà de la file d’attente des projets actuels, est pertinente du point de vue du consommateur, y compris si la demande ne redémarre pas immédiatement, tout en recommandant de ne pas aller au-delà d’un accroissement de 50 % de la puissance installée actuelle si la stagnation de la consommation se poursuit.
Ces conclusions ont suscité de vives réactions et ranimé le débat entre nucléaire et renouvelables que l’on croyait apaisé. La CRE a été accusée de manipuler les chiffres, de sortir de son rôle, voire d’agir sur ordre du Gouvernement et de l’Elysée de façon à justifier la poursuite d’un programme de développement des EnR alors que certains n’y voient aucun intérêt.
Il est vrai que, à première vue, la lecture du rapport étonne. En effet, l’étude donne une répartition précise des coûts complets du système électrique en 2025 entre moyens de production : 12,6 Mrd€ pour les EnR (hors hydraulique), 21,5 Mrd€ pour le nucléaire. Rapportés aux productions respectives de 2025 : 93,4 TWh pour les EnR (y compris thermique et déchets renouvelables) et 373,0 TWh pour le nucléaire, ces chiffres conduisent à des prix de revient moyens de 128 €/MWh pour les EnR et 57 €/MWh pour le nucléaire.
Alors comment peut-on soutenir que les EnR permettent d’alléger la facture des consommateurs et qu’il faille poursuivre leur développement ?
Les limites du calcul marginal
Nous ne mettons pas en cause les chiffres de la CRE même si certaines hypothèses sont discutables et si certains écarts mériteraient explication. Nous pensons qu’il y a, comme souvent, une utilisation inappropriée du calcul marginal de court terme.
Le bien-fondé de l’utilisation des coûts marginaux a été étudié et théorisé par les économistes. Maurice Allais, prix Nobel d’économie († 2010) a imaginé le fameux paradoxe du voyageur de Calais. Pourquoi un voyageur arrivant à la dernière minute à la gare de Calais paierait-il son billet pour Paris alors que de toute façon le train partira sans lui ? Le raisonnement est exact du point de vue du voyageur mais si la SNCF commence à délivrer des billets à tarif effondré aux voyageurs de dernière minute, elle devra bientôt ajouter un wagon puis deux puis trois… Les consommateurs y trouveront avantage, le prix moyen du billet baissera mais la SNCF n’y trouvera pas son compte.
Nous-même, dans un papier publié dans la Revue de l’électricité et de l’électronique (Le kWh mal traité – REE 2014), avions montré que l’obstination de certains à vouloir affecter un contenu en CO2 très élevé au kWh électrique utilisé pour le chauffage relevait d’une utilisation partisane de la notion de coût marginal.
Claude Riveline († 2024) a théorisé la question du coût marginal et invité à s’en méfier. Comme Maurice Allais, il note que le coût marginal est fonction de l’observateur et de l’horizon considéré. Plus généralement il estime que le coût d’un bien n’existe pas, seul existe le coût d’une décision qui dépend des circonstances dans lesquelles cette décision est prise alors que les coûts comptables reposent sur des conventions.
Que faut-il penser des conclusions de la CRE ?
Revenant à l’étude de la CRE, les réflexions qui précèdent conduisent à éclairer et corrélativement à tempérer la valeur et la portée de certaines de ses conclusions.
La CRE se place essentiellement du point de vue du consommateur, c’est-à-dire du point de vue du voyageur de Calais de Maurice Allais, en supposant que le consommateur bénéficie en quasi-totalité de la baisse des prix du marché spot de l’électricité. S’agissant du parc EnR déployé entre 2020 et 2025, l’étude estime que ce parc a permis une baisse des prix de marché de 20 €/MWh dont 16,1 €/MWh ont été transférés au consommateur. On aimerait que la démonstration en soit mieux apportée car on peut douter que les prix des marchés de long terme, qui servent de prix directeurs à la formation des prix au consommateur, soient le reflet des prix spot, dans un contexte où la tarification dynamique est encore très peu développée.
On peut également regretter que les coûts additionnels, simultanément supportés par les autres acteurs, notamment par les producteurs d’électricité, par le contribuable et in fine par la collectivité ne soient pas plus clairement identifiés. Le fait que le système de marché, tel qu’il est organisé, ait permis au consommateur de bénéficier d’un certain avantage n’est pas suffisant pour justifier qu’on ait ajouté des wagons au train des Enr, si c’est aux dépens des producteurs non soutenus par l’Etat, EDF en l’occurrence.
Quant au rôle d’amortisseur joué par le parc 2020-2025 des EnR face aux crises du gaz et de la corrosion sous contrainte du nucléaire en 2022, il n’y a pas lieu de le contester. Personne ne soutient que les installations EnR ainsi construites aient été inutiles. Cependant, le fait que des avantages en aient été tirés ne suffit pas à conclure qu’il s’agissait de la meilleure décision qui pouvait être prise et bien sûr les circonstances invoquées pour la justifier ne peuvent être considérées comme répétitives et devraient être probabilisées.
Il faut aussi rappeler et considérer le contexte dans lequel les décisions de lancer les programmes EnR ont été prises. Il n’était pas question à l’époque de relance du nucléaire puisque l’heure était à la fermeture de Fessenheim qui devait être suivie par la fermeture de 12 autres réacteurs entre 2025-2035. Pour juger du bien-fondé des réalisations EnR de 2020 à 2025, il faudrait donc remonter plus en amont et faire abstraction de cette contrainte extrêmement structurante et se demander s’il n’eût pas été plus sage de ne pas interrompre le développement du parc nucléaire. Convenons que cela serait difficile, le passé est maintenant ce qu’il est.
Il nous paraît par contre spécieux de vouloir transposer au futur ce qui a été observé dans le passé. Le contexte a changé, le nucléaire n’est plus banni, même s’il n’a pas encore retrouvé, à Bruxelles notamment, toutes ses lettres de noblesse. Mais, une autre contrainte a surgi violemment : celle de l’endettement et de la capacité de financement des acteurs économiques et de l’Etat. Il n’est pas possible de tout faire et, s’agissant du système électrique, il faut se demander quelles sont les bonnes décisions à prendre dans un contexte de financement à présent fortement contraint.
Dans cette optimisation sous contrainte, il faut tenir compte de l’horizon. L’énergie nucléaire relève du temps long. Nous sommes heureux de bénéficier aujourd’hui, et pour deux ou trois décennies encore, des décisions prises dans les années 1970/1980. Le programme du nouveau nucléaire vise un horizon qui, démarrant vers 2040, est celui de la fin du siècle et même au-delà. Les projets EnR s’inscrivent davantage dans une vision de moyen terme, ils ne relèvent pas de la même logique et l’évolution de la demande à satisfaire ne peut pas être ignorée dans les prises de décision.
Cependant, outre leur acceptabilité par les populations, nucléaire et renouvelables se rejoignent au niveau de l’utilisation des capacités de financement des producteurs d’électricité avec le soutien probable de l’Etat. Des arbitrages sont nécessaires. Le point de vue des consommateurs est essentiel mais il faut rester dans le domaine de l’économiquement et financièrement possible.
Sur ce point, l’étude de la CRE n’est pas d’un grand secours même si elle apporte un éclairage utile. Ce sera un choix majeur de la prochaine mandature présidentielle de décider de l’avenir du système électrique français.
Bien que les moyens invoqués pour la justifier appellent les réserves qui précèdent, il est possible in fine, que l’idée esquissée par la CRE de limiter l’augmentation du parc EnR à 50 % de la puissance aujourd’hui installée, constitue une décision raisonnable. Ce serait un moyen de préserver l’outil industriel, de rester prêts à un redémarrage éventuel et d’éviter dans le domaine du nucléaire les conséquences très préjudiciables qu’a eues l’hiver nucléaire de près de 30 ans dont nous sortons avec peine. Maurice Allais, auprès duquel j’ai eu la chance de pouvoir travailler, disait volontiers que les études économiques permettent rarement d’améliorer de plus de 10 % le résultat auquel conduit le bon sens. Mais faisons quand même des études économiques solides, les décisions politiques et les décisions à l’instinct et à l’emporte-pièce conduisent parfois à de graves erreurs.
*Ingénieur
Président du comité scientifique d’Equilibre des Energies
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