Le Pont

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Géopolitique mondiale des énergies

Olivier Appert*

Ces derniers mois ont été marqués par un retour en force de la géopolitique. Ils illustrent parfaitement cette phrase d’André Giraud, ministre de l’Industrie pendant le deuxième choc pétrolier : « Le pétrole est une matière première à fort contenu diplomatique et militaire, avec une valeur fiscale indéniable et accessoirement un pouvoir calorifique ». Ce qui vaut pour le pétrole vaut pour le gaz, mais aussi pour la transition énergétique. Les évènements en Russie, au Vénézuéla, au Moyen Orient ou en Chine renforcent ce retour de la géopolitique au cœur des enjeux énergétiques. Il faut souligner que le blocage du détroit d’Ormuz est la crise énergétique la plus grave depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

La dimension géopolitique du pétrole vient de l’inégale répartition des ressources au niveau mondial alors qu’il est indispensable pour assurer la croissance économique mondiale.  Environ la moitié des réserves pétrolières sont situées au Moyen Orient : ceci illustre parfaitement l’anomalie géologique du Moyen Orient et les enjeux géopolitiques qui lui sont liés. Il en est de même pour le gaz. Les 2/3 des réserves mondiales de gaz sont situées entre le 50° et le 70° méridien : Russie, Iran, Qatar. Le conflit récent entre la Russie et l’Ukraine nous a rappelé le rôle géopolitique du gaz. A noter cependant que l’émergence des hydrocarbures non conventionnels change en partie la donne.

L’éloignement des zones productrices et consommatrices crée des contraintes géopolitiques croissantes au niveau de la logistique pétrolière et gazière en particulier en ce concerne le transit via certains détroits. Environ 20% du pétrole échangé dans le monde transitait via le détroit d’Ormuz (les 2/3 sous forme de brut et 1/3 sous forme de produits pétroliers) et 16% via le détroit de Malacca. Les exportations des hydrocarbures du Moyen Orient dépendent aussi du détroit de Bab el Manded en Mer Rouge (4,9%) et du canal de Suez (4,7%)

A la veille du conflit, 15 millions de barils par jour (Mb/j) de pétrole brut transitaient via le détroit d’Ormuz. L’essentiel du transit allait en Chine (30%), en Inde (14%) et vers les autres pays d’Asie (41%). Le transit vers l’Europe ne représentait que 4% du total. 3 à 4 Mb/j de produits pétroliers transitaient aussi via le détroit d’Ormuz, à destination aux ¾ de l’Asie. Cela a impacté particulièrement les marchés du diesel et du kérosène. En ce qui concerne le gaz, 25% du commerce de GNL mondial transitait via le détroit d’Ormuz. Le blocage du détroit a impacté aussi le commerce mondial de l’aluminium, de l’ammoniac, du soufre, des engrais ou encore de l’hélium. Il a fortement perturbé l’approvisionnement de la région en produits alimentaires. Le trafic via Ormuz a déjà été perturbé pendant la guerre Irak/Iran dans les années 80. Mais l’impact a été limité dans le contexte d’un marché pétrolier abondant suite au contre-choc pétrolier.

Les voies de contournement du détroit sont limitées pour le pétrole. C’est le cas de l’Arabie saoudite vers la Mer Rouge et des Emirats Arabes Unis vers la Mer d’Oman. Mais cela ne représente qu’environ la moitié du transit via Ormuz. Par contre, il n’y a pas d’alternative pour le gaz du Qatar ou des Emirats. Les seules voies de passage du détroit sont à proximité des côtes iraniennes et omanaises. Le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz connaît une reprise progressive, bien qu’il demeure encore nettement inférieur aux niveaux observés avant le conflit. Les deux voies principales de circulation sont minées. Le déminage prendra du temps. On estime qu’il faudra 40 à 50 jours pour le finaliser. Les opérateurs maritimes estiment qu’il faudra de 2 à 3 mois pour que les flux se rétablissent du moins si l’ouverture du détroit se confirme.

Les pays du Golfe devront aussi remettre en état leurs infrastructures pétrolières et gazières qui ont été détruites pendant le conflit : c’est le cas notamment de la raffinerie de Ras Tanura en Arabie saoudite, du terminal de Fujairah aux Emirats, les unités de liquéfaction de gaz à Ras Laffan au Qatar ou le terminal de Karg en Iran.

 

Les grands gagnants sont les Etats Unis grâce à la révolution des hydrocarbures non conventionnels. La production américaine de pétrole et produits pétroliers a doublé en dix ans et domine largement celle de la Russie et de l’Arabie Saoudite. Il en est de même pour le marché du GNL. Le blocage du détroit d’Ormuz renforce encore plus le leadership des Etats Unis.

La Chine est le plus gros consommateur d’énergie mondial. Il faut rappeler que la Chine consomme la moitié du charbon mondial, qu’elle a représenté en 2023 plus de 50% de la croissance de la demande de pétrole et que sa consommation de gaz ne cesse d’augmenter. Elle joue donc un rôle déterminant dans la géopolitique mondiale. Mais l’énergie reste le talon d’Achille de l’économie chinoise. C’est pourquoi ce pays a développé depuis vingt ans une diplomatie active dans les pays exportateurs d’énergie notamment le Moyen Orient ou l’Afrique. Pour la Chine, l’échéance de 2049 est majeure. Il est douteux que la Chine sacrifie à la lutte contre le changement climatique son ambition de devenir la première économie mondiale pour le centième anniversaire de la République Populaire de Chine.

 

On dit parfois que sortir des énergies fossiles permettra d’éviter les risques géopolitiques. Mais c’est tomber de Charybde en Scylla, plus précisément du Moyen Orient en Chine. On a pris conscience très récemment avec les terres rares que la transition énergétique fait aussi l’objet d’enjeux géopolitiques. En fait, l’économie mondiale dépend pour ses approvisionnements liés à la transition énergétique de la Chine qui domine toute la chaîne de valeur. Celle-ci profite pleinement de sa position stratégique et les restrictions chinoises à l’exportation se multiplient depuis 2023.

Dans ces conflits, l’Europe n’est pas bien positionnée. Ses ressources en énergie, minerais et métaux sont limitées : elle est très dépendante des importations. Jusqu’à présent, la politique européenne se limite essentiellement aux dimensions concurrence et environnement. Les prix internes de l’énergie sont élevés, ce qui a un impact sur la compétitivité de son économie. Enfin, les divergences politiques s’accroissent par exemple en ce qui concerne les relations avec la Russie ou les États-Unis.

 

*Membre de l’Académie des technologies

 

Communication faite dans le cadre du séminaire « Géopolitique mondiale des énergies » du Comité Energie, Mobilités et Innovation, qui s’est tenu le 1er octobre 2026 au sein de nos locaux.

 

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Olivier Appert, né le 9 avril 1949 à Paris, est un haut fonctionnaire français.

Membre du Corps des mines, il a occupé des fonctions de direction dans des administrations et des entreprises, essentiellement dans le domaine de l'énergie.

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