Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

L’Observatoire des énergies

Sylvain Hercberg*

Les cours du pétrole, qui ont été pendant plusieurs semaines dans la zone des 90-100 $ le baril, augmentent maintenant pour se situer aux environs de 110 $ le baril ; et l’on peut envisager qu’ils ne diminuent pas avant un moment, d’autant plus que les conséquences des conflits restent plus que jamais présentes, avec des impacts significatifs sur l’économie (hausse du prix des énergies, hausse des taux d’intérêt, besoins d’investissements). De plus en plus de pays expriment leur prise de conscience des enjeux d’une politique de l’énergie : sécurité d’approvisionnement, maîtrise du changement climatique, compétitivité de l’économie.

Les tensions du contexte géopolitique demeurent : incertitudes sur l’évolution du Proche-Orient, substitutions possibles (on mentionne le transit par l’Iraq et la Syrie) pour les voies d’exportation lentes à devenir opérationnelles et incertitudes sur la durée nécessaire à la remise en état des installations endommagées ou partiellement détruites (Arabie, Qatar, Emirats, Koweït, Irak, Oman) ; malgré les discours, la Russie et l’Ukraine poursuivent la destruction de capacités de transport et de raffinage ; les négociations sur les droits de douane entre les Etats-Unis et le Canada n’ont pas à ce jour abouti, par contre Russie et Etats-Unis ont conclu un accord sur le diesel et les Etats-Unis ont envisagé un moment de ne pas exporter de produits raffinés vers l’UE, … Questions et défis sont toujours d’actualité : quels prix – et quelle volatilité de ces prix – et quelles quantités disponibles pour le pétrole et pour le gaz ? quel impact de l’allongement du trajet de transport par des navires quittant le Golfe Persique ou transitant par la mer Rouge ? quelle évolution des capacités de raffinage au Proche-Orient et peut-on leur substituer rapidement des installations nouvelles dans d’autres régions du monde (Etats-Unis, Asie et UE) ou doit-on reconsidérer la posture vis-à-vis de la Russie ? la diversification des sources de brut (Nigeria, Venezuela, Kazakhstan, Brésil, Argentine et Libye demain, …) peut-elle permettre de prendre le relais en termes de quantités et comment va évoluer la posture des Etats-Unis pour ce qui concerne les exportations de gaz et de produits pétroliers ? la baisse de la demande va-t-elle limiter le risque de pénurie ? les stocks mondiaux de pétrole peuvent-ils être reconstitués dans les prochains mois et l’année prochaine ?

Quelques faits et quelques sources d’interrogations supplémentaires :

  • L’Agence Internationale de l’Energie évalue à 3400 milliards $ les besoins d’investissement dont 2/3 pour l’électricité (renouvelables, réseau, stockage en batterie) et 1/3 pour les fossiles (installations GNL, charbon) ; la demande de pétrole pourrait baisser légèrement et celle de gaz augmenter en particulier pour la production d’électricité notamment en Asie, et les pays disposant de ressources pourraient accélérer leurs investissements (Italie, Etats-Unis, Canada) ; l’AIE attire l’attention sur l’importance de la prise en compte du long terme pour investir au bon moment dans les chaînes de valeur pour le pétrole et le gaz naturel ; le gaz est une alternative au charbon, même si celui-ci reste un élément de sécurité d’approvisionnement pour la Chine et l’Inde du fait de leurs ressources ; la capacité nucléaire pourrait doubler d’ici 2050 (retour du nucléaire en Italie, centrales décidées en Pologne, intérêt manifesté en Afrique, Chine où la capacité atteindra prochainement 60 GW, Etats-Unis) ; il convient de noter que la Russie reste en tête pour l’enrichissement, et que les Etats-Unis ont décidé d’investir 2700 milliards $ pour l’enrichissement.
  • Le marché des produits raffinés est bien plus tendu que celui du pétole brut.
  • A noter la baisse des estimations de l’OPEP+ de la croissance de la demande de pétrole en 2026 ; malgré une augmentation récente, la production en Arabie Saoudite reste inférieure à ce qu’elle était avant le conflit.
  • Et il faut rappeler le retrait des Emirats de l’OPEP+ ; plusieurs objectifs et conséquences à cela : préserver la rente dans la durée pour reconvertir l’économie en maintenant les quotas et les volumes au niveau approprié, profiter « au passage » d’un coût de production plus faible qu’en Arabie pour exporter, préserver une attitude modérée vis-à-vis de l’Iran malgré les attaques iraniennes sur des infrastructures. A noter toutefois les discussions entre l’Arabie et les Emirats pour contrer les actions des Houthis.
  • La crise des raffineries se poursuit en Russie qui a, semble-t-il, continué ses importations de carburants d’Inde, cependant que l’Inde augmente ses importations de brut russe pour satisfaire la demande et augmenter significativement ses stocks.
  • Pour ce qui concerne l’UE, il faut noter que le prix du gaz est particulièrement élevé (75 €/MWh en septembre contre 40 €/MWh il y a quelques mois et 32 €/MWh avant le début de la guerre Etats-Unis-Iran) et que les stocks pour l’hiver (65% en septembre) sont plus bas que le niveau jugé nécessaire, de plus la fin des importations de Russie devrait être en vigueur le 1er janvier prochain ; les taux d’intérêt pour l’économie ont fortement augmenté cependant que le prix des produits raffinés reste élevé sans doute du fait de la baisse des capacités de raffinage au Moyen-Orient et en Russie ; l’UE promeut l’électrification rapide des activités de toutes natures, qui engendre de nouvelles dépendances faute de disposer de ressources pour les équipements de production renouvelable intermittente et de technologies pour les batteries ; d’une façon générale pour l’UE, la diversification géographique de l’approvisionnement en énergies primaires et l’arbitrage entre court et long termes pour les choix d’investissement sont des défis urgents. L’exploitation des ressources de la Mer du Nord est de nouveau l’objet d’un débat au Royaume-Uni, les investisseurs voulant des garanties sur la durée des autorisations et sur la réduction des pressions normatives.
  • Le sommet du G7 de juin dernier, consacré à la sécurité d’approvisionnement en énergie et à la réduction des dépendances, a préconisé la réduction de la dépendance à un fournisseur unique extérieur au G7 pour les terres rares et les aimants permanents, la mobilisation accrue des acteurs financiers pour coordonner leurs actions sur les minerais critiques, la poursuite des discussions sur les mécanismes de marché et la mise en place de mécanismes harmonisés de traçabilité pour les matériaux et les minerais, le développement de capacités nationales de stockage et l’augmentation de la capacité de recyclage collective du G7 d’ici fin 2030, et la création d’une alliance non contraignante et ouverte à des partenaires pour la résilience et la production de minerais critiques. Toujours à suivre !
  • Les Etats-Unis sont bien au cœur du « système énergie » du monde : exploitation des ressources conventionnelles et non conventionnelles, investissements dans les infrastructures de liquéfaction du gaz et de raffinage du pétrole, exportation d’hydrocarbures vers de nombreux pays d’Asie et d’Europe, accélération des efforts en faveur du nucléaire. Et quelle peut être la suite du conflit avec l’Iran, avec quel rôle pour le Pakistan actuellement intermédiaire dans les négociations ?
  • A noter enfin la poursuite des discussions entre le Canada et l’Inde et entre le Canada et le Mexique aussi bien sur les hydrocarbures que sur les minerais, et avec l’Afrique du Sud qui souhaite augmenter ses stocks, ainsi que l’intérêt pour les ressources arctiques et pour le forage en eaux profondes (Chine, Japon, Royaume-Uni, Etats-Unis, …).

L’énergie reste au cœur des tensions internationales ; les Etats s’efforcent de mettre en œuvre une politique de l’énergie cohérente avec leurs intérêts, et cela dans un contexte incertain où il convient de tenir compte des enjeux à court terme et des besoins d’investissement pour la longue durée et la sécurité d’approvisionnement, sans oublier les possibles contradictions liées à la volonté de mettre en valeur les atouts nationaux afin de limiter les risques et de prendre position dans la compétition mondiale.

Pour conclure ce tour d’horizon, rappelons le ralentissement de l’économie dans le monde : inflation, augmentation des taux d’intérêt aux Etats-Unis et en UE. Les incertitudes politiques et économiques demeurent voire s’accentuent alors que de plus en plus de pays souhaitent, pour leur politique climatique et pour la sécurité d’approvisionnement, pouvoir s’appuyer sur le nucléaire et les renouvelables ; encore faut-il mettre en place les bonnes conditions pour le financement du nucléaire ainsi qu’une politique d’approvisionnement et de raffinage des minéraux qui n’aboutisse pas à amplifier les dépendances.

 

Pétrole, gaz, fossiles

Pétrole

L’Agence Internationale de l’Energie met en évidence la baisse des exportations de pétrole depuis le début de l’année, ainsi que la baisse de la demande (2,5 millions de barils/jour) ; dans le même temps, la production baisse (-5%), les stocks également (320 millions de barils ont été « libérés » sur les 400 millions stockés par les pays de l’OCDE), et le raffinage est devenu un enjeu majeur alors que la production de brut au Proche-Orient a augmenté.

Les actions de guerre impactent fortement le contexte pour le pétrole : attaques en Arabie par les Houthis soutenus par l’Iran ; réduction des capacités de raffinage en Russie et des exportations de gasoil ; reprise possible des discussions entre l’Arabie et les Emirats pour la protection des détroits (on peut ici mentionner la décision française de protection en mer Rouge) ; discussions pour la mise en place de nouveaux corridors au Moyen-Orient via la Turquie, la Syrie et la Jordanie, ce qui conduit à prendre en compte les soucis de souveraineté dans ce qui pourrait redessiner l’organisation régionale.

La demande mondiale reste relativement stable, elle devrait augmenter aux Etats-Unis mais baisser en Europe. Mais cela recouvre des situations contrastées liées à la situation géopolitique et aux politiques nationales :

  • Recherche d’un nouvel équilibre conduisant à des actions sur toute la chaîne de valeur, de la production à l’accès aux produits raffinés, avec des interrogations sur les quantités et les prix. Cela conduit à développer la production de pétrole non conventionnel, à intégrer la possible augmentation de la production en Arabie saoudite, et à la possible mise en exploitation de nouveaux gisements (Canada, Afrique, Amérique latine).
  • Les horizons de temps restent incertains, notamment pour la baisse des cours et des prix, pour différentes raisons : reconstitution des stocks aussi bien dans les pays producteurs que chez les importateurs, construction de nouvelles installations de raffinage, remise en état des installations au Proche-Orient alors que les tensions et les actions du guerre se poursuivent, concrétisation des actions de diversification qui nécessitent accords et investissements (nouveaux tankers, péages, assurabilité), évolutions possibles de l’attitude vis-à-vis de la Russie, …
  • L’approvisionnement en gasoil est particulièrement tendu en Europe et en Asie, et impacte fortement les pays émergents. L’Inde a un rôle important du fait de sa relation avec la Russie et de son souci de ne pas heurter les Etats-Unis. Et on constate la montée en puissance des exportations de l’Iran vers la Chine par la route via le Pakistan
  • En UE, les Etats s’efforcent de soutenir les consommateurs et de mettre en place des mesures d’urgence pour éviter une crise politique majeure.
  • Aux Etats-Unis où le prix du carburant est un enjeu politique fort, la hausse des droits de douane sur les importations en provenance de Russie n’a pas été mise en place et les taxes ont été réduites ; les pressions concernant la flotte grise russe semblent allégées ; les grands bénéfices des compagnies pétrolières sont un des éléments du débat politique ; la tentation de ne pas exporter de gasoil vers l’UE n’a finalement pas été concrétisée ; la volonté de poursuivre la réduction du poids de l’OPEP+ par l’investissement (Venezuela, Afrique, Brésil, voire Groenland) est forte au niveau gouvernemental mais les compagnies pétrolières sont pour certaines réluctantes tout en exprimant leur intérêt pour le Venezuela, la Syrie et l’Iraq.
  • Pour certains experts, un cours de l’ordre de 120 $ le baril est possible à court terme.

Gaz

Les conséquences de la situation internationale sont là : baisse de la production et inquiétude sur les exportations du Qatar, quasi-doublement du prix depuis le début de l’année, intensification de la concurrence entre acheteurs. La reconstitution des stocks de l’UE est plus lente que dans les années précédentes ; l’importation de GNL russe par l’UE (en particulier France, Belgique et Espagne) est à un très haut niveau (près de 10 millions de tonnes de Yamal au premier semestre) avant l’interdiction qui doit entrer en vigueur début 2027.

Le gaz est un enjeu prégnant dans le monde, notamment pour la production d’électricité : les commandes mondiales de turbines à gaz atteignent un niveau record (12,5 GW pour Siemens, 11 GW pour General Electric, 6 GW pour Mitsubishi) ; la Corée du Sud finance des centrales à cycle combiné au Texas, dans le cadre des accords conclus avec les Etats-Unis.

Aux Etats-Unis, la demande augmente, liée aux besoins en électricité pour les centres de calcul et de stockage des données ; les projets d’extraction sont nombreux, un mouvement de concentration semble en marche pour les compagnies exploitant le gaz non conventionnel ; les investissements émiratis aux Etats-Unis sur la chaîne GNL sont confirmés et les Etats-Unis s’intéressent de plus en plus aux gisements du Mozambique, de l’Australie et de l’Argentine.

Pour ce qui concerne l’Europe, l’UE, dont la dépendance au LNG américain est identifiée, envisage de faire appel au Canada qui veut doubler sa production d’ici 2050, et la Norvège considère une reprise possible des forages dans le grand nord.

Charbon

La demande est relativement stable. La production d’électricité avec des centrales à charbon augmente dans les pays disposant de ressources : Chine, Inde et Asie du Sud-Est ; au Japon, l’augmentation du charbon pour la production d’électricité est un sujet. La Chine entend réduire la production d’électricité dans des centrales à charbon, mais poursuit la construction de nouvelles centrales.

Le captage et le stockage du carbone sont régulièrement évoqués mais les projets sont considérés pour la plupart comme trop chers.

Maîtrise du changement climatique et marché du CO2

Les derniers travaux, notamment du GIEC, convergent pour conclure que l’augmentation de la température d’ici la fin du siècle ne pourra pas être de 1,5 °C et l’UE suggère que les Etats membres se préparent à l’adaptation à une augmentation de 3°C. Les évaluations du coût des conséquences du changement climatique sont de plusieurs centaines de milliards de $ par an, ce qui interpelle en particulier les compagnies d’assurance. La préparation de la COP31 est délicate ; l’accent est mis sur un développement important des renouvelables intermittentes.

La Chine maintient son objectif de réduction de l’intensité carbone ; l’ajustement carbone aux frontières (CBAM), reste une source de tensions entre l’UE et plusieurs pays émergents. Plusieurs Etats membres de l’UE (notamment Pologne, République tchèque, Roumanie) s’interrogent sur une possible baisse du coût du carbone afin de compenser la hausse du coût des énergies fossiles et l’UE sur la réduction des contraintes sur l’industrie. La Banque mondiale envisage de réduire son soutien aux investissements nécessaires à la réduction des émissions. En France, l’électrification est devenue un enjeu majeur, politique, industriel et économique : aller vers le zéro-émission de CO2, réduire la part des fossiles qui représentent 60% de l’énergie, agir sur l’aval (véhicule électrique, pompes à chaleur), augmenter l’appel à la biomasse tout en trouvant le bon arbitrage pour la gestion de l’eau et pour celle des terres.

 

L’électricité et le nucléaire

L’électricité est le vecteur énergétique de demain ; la demande liée aux data centers, à l’IA et à l’air conditionné se compte en milliers de TWh. Il ne faut oublier ni l’industrie ni la mobilité électrique ; et il convient de prendre la mesure de l’augmentation de la demande dans les pays émergents. Pour l’AIE l’augmentation de la demande sera de 3,5% en 2026 et de 4% en 2027 ; renouvelables, nucléaire et gaz devraient répondre à cette demande alors que la part du charbon sera en baisse ; la répartition de la production est aujourd’hui : 32,7% pour le charbon, 8,7% pour le nucléaire, 20% pour le gaz, 21% pour les renouvelables intermittentes et 13,5% pour l’hydraulique.

Les enjeux sont multiples : production, transport, distribution ; et l’attention se porte de plus en plus sur le réseau, et sur les investissements nécessaires pour alimenter les centres de données et pour intégrer la production intermittente avec notamment le développement de la production locale et le stockage en batteries. Le fonctionnement des marchés de l’électricité est également un sujet majeur, aussi bien en UE qu’aux Etats-Unis. Une approche d’ensemble du système et l’intégration du long terme sont nécessaires pour bâtir une vision cohérente et donner la visibilité requise aux acteurs publics et privés qui doivent se mobiliser :  technologies, coût complet intégrant l’objectif climatique, prix, financement.

Les annonces se multiplient :

  • Etats-Unis : « grid, grid, grid !» ; le DOE a annoncé un soutien de 2 milliards $ pour le réseau, les Public Utilities Commissions et la FERC travaillent sur les « règles du jeu » pour mobiliser les compagnies et, au-delà, tous les acteurs concernés afin d’augmenter rapidement les investissements. Le prix de l’électricité y augmente deux fois plus vite que l’inflation et des investissements massifs sont nécessaires : la demande pourrait augmenter de 50% d’ici 2050, 2500 GW de renouvelables intermittentes pourraient voir le jour mais le gouvernement fédéral y reste très opposé.
  • UE : le prix de l’électricité est clé et il faut rappeler le rapport Draghi de 2024 qui mentionne la nécessité de s’intéresser au coût complet du MWh concrétisé par le prix payé par le consommateur : comment intégrer, dans un souci d’optimisation, toutes les composantes du coût ? Et l’on peut s’interroger sur le développement du réseau préconisé par la Commission : est-ce la conséquence du choix fait de recourir massivement aux renouvelables intermittentes ou un moyen de prendre la main sur la politique de l’énergie des Etats membres ?
  • Au Royaume-Uni, l’urgence du développement du réseau est clairement formulée et la crainte d’un blackout grandit ; le prix de l’électricité est un enjeu politique et le gouvernement entend augmenter le soutien aux consommateurs, ce qui conduit à examiner en profondeur l’organisation du marché de l’électricité.
  • La Chine continue la construction de centrales à charbon et de centrales nucléaires, elle poursuit le développement des renouvelables pour stabiliser les émissions de CO2.
  • Inde : le développement de la production et du réseau est urgent et le stockage pourrait recevoir le soutien de l’Etat afin de réduire l’augmentation de la production d’électricité par des centrales à charbon.

 

Nucléaire

Plusieurs publications et annonces ces dernières semaines :

World Nuclear Association : pour atteindre l’objectif de 1450 GW en 2050, il est nécessaire de construire 60 GW par an, soit multiplier par 5 le rythme actuel ; le financement (besoin de 6000 milliards $) doit progresser pour tout la chaîne, et il faut relever le défi industriel ; il faut également intégrer dans le design les contraintes liées à l’élévation des températures due au changement climatique. 80 réacteurs de grande taille sont en construction et 120 en projet. 

Le Red Book de l’Agence pour l’Energie Nucléaire : l’action de l’industrie minière permet d’augmenter (lentement) les ressources en uranium ; Australie, Canada, Kazakhstan sont des fournisseurs majeurs cependant que la Chine et les Etats-Unis essaient d’augmenter leur production ; et il convient d’envisage une production non conventionnelle ; tout cela alors que la demande de combustible augmente significativement aux Etats-Unis, au Moyen-Orient et en Asie. Des investissements massifs sont nécessaires.

L’AEN a également publié sa dernière étude sur le coût de production de l’électricité ; on retiendra les valeurs suivantes (en$/MWh) : 56 à 87 $/MWh pour les grandes centrales fonctionnant 60 ans, 39 à 64 $/MWh pour les centrales existantes dont la durée de fonctionnement est prolongée, 91 à 121 $/MWh pour des SMR matures fonctionnant 40 ans ; pour les autres sources de production : 83 à 240 $/MWh pour l’éolien maritime fonctionnant 30 ans, 65 à 247 $/MWh pour le PV avec batterie fonctionnant 30 ans, 93 à 158 $/MWh pour le charbon fonctionnant 40 ans (113 à 210 $/MWh avec captage et stockage du carbone), 50 à 113 $/MWh pour un cycle combiné au gaz sur 40 ans (60 à 137 $/MWh avec CSC).

De multiples annonces et déclarations :

  • Le besoin en matériaux et en combustibles (uranium et plutonium, notamment pour le développement des AMR et SMR).
  • La Russie reste un acteur majeur pour l’enrichissement et entend développer sa maîtrise du marché de l’uranium par son action en Afrique et vis-à-vis du Kazakhstan. Les Etats-Unis comme l’UE souhaitent ne plus dépendre rapidement de la Russie. L’Arabie investit sur l’exploration et la production d’uranium.
  • La Chine annonce construire le Hualong en 56 mois. Le parc chinois est sur le point de dépasser celui de la France et pourrait dépasser celui des Etats-Unis en 2030.
  • L’accord entre les Etats-Unis et la Corée du Sud portant sur 6 AP1000 et 2 APR 1400.
  • Les Etats-Unis accélèrent leur action sur les réacteurs à sels fondus ; le DOE a décidé de consacrer au nucléaire 17 milliards $ dont 2,7 milliards $ pour l’enrichissement de l’uranium, et vise la maîtrise de tous les maillons de la chaîne ; 10 AP1000 devraient être en construction en 2030. La fusion y est également un domaine d’intérêt.
  • Les SMR sont maintenant très présents dans les annonces : choix des technologies, élaboration des combustibles spécifiques ; nombreux accords de coopération (Royaume-Uni et Suède, Corée du Sud et Etats-Unis, Pologne, Asie du Sud-Est, République tchèque et Canada, manifestations d’intérêt en Afrique, …) ; leur utilisation pour les installations militaires (MMR) et pour le transport maritime. Plusieurs SMR devraient être en service en 2030 (Etats-Unis, Canada, Royaume-Uni, …).
  • La construction de réacteurs de grande puissance : projets en Argentine, au Canada (10 réacteurs pour 100 milliards $), en Inde (22 GW en 2032 et 100 GW de nucléaire en 2047 contre 8 aujourd’hui), Vietnam, Pologne, …
  • L’allongement de la durée de fonctionnement (République Tchèque, Espagne, Royaume-Uni pour Sizewell B, Corée du Sud).

D’une façon générale, la mise en place de programmes sur la durée vise à donner la visibilité nécessaire aux acteurs pour réduire les coûts, et à soutenir la R&D pour permettre l’arrivée à maturité de nouvelles technologies pour la production d’électricité, le dessalement, le transport maritime et la haute température. Il est clair que la compétition qui s’intensifie entre les fournisseurs de réacteurs va durer.

 

Vers la transition

Dans la dernière édition de l’Energy Technology Perspectives, l’AIE insiste sur le développement rapide des énergies bas carbone, le développement de la mobilité électrique, la croissance de la production d’électricité par les renouvelables (PV, éoliennes), le stockage en réseau.

Les pays émergents sont aujourd’hui un marché important pour la Chine qui, de plus, entend développer sur place la production d’équipements de renouvelables intermittentes et de batteries, ce qui n’est pas sans importance pour la réorganisation du monde ; il en est de même pour les batteries et les VE en UE. Tout dépend des politiques des pays concernés et de l’avancement des négociations, notamment entre la Chine et l’UE. La Chine entend rester leader pour la production des composants et pour le raffinage des matériaux ; elle bénéficie de la force de son industrie et de sa R&D (travaux sur les batteries sodium-ion, mise au point pour les VE de batteries à charge rapide et conférant une autonomie de 1500 km, baisse des prix pour les équipements PV, …) ; et elle profite des règles financières. L’UE, qui manque de ressources en matières et qui n’est pas à la pointe des technologies, pourra-t-elle trouver le chemin d’une sortie par le haut ? L’industrie pourra-t-elle relever ce défi ?

Quelques évolutions récentes :

  • Articulation de l’industrie du PV avec celle des batteries.
  • Etats-Unis : accélération de la fabrication de batteries en collaboration avec la Corée du Sud, rejet confirmé de l’éolien et des renouvelables intermittentes.
  • Développement du marché des véhicules électriques (30% des ventes).
  • UE : la combinaison production intermittente et stockage se développe, mais la production de batteries progresse lentement et souvent à partir de technologies chinoises ; l’UE vise un objectif de 70% de production des batteries et souhaite créer des concurrents aux fabriquants chinois : alliances et politique industrielle sont clés.
  • Royaume-Uni : la contrainte budgétaire entraîne la baisse des aides pour les pompes à chaleur et l’isolation.

Accélération pour la mobilité électrique

La Chine est plus que jamais dominante pour les véhicules électriques et hybrides, elle entend développer la production de petites voitures électriques moins chères pour le Japon et l’UE et de camions pour les marchandises ; elle vise en même temps l’exportation de composants aux fabricants européens de VE et entend monter en puissance pour le recyclage.

L’UE a décidé de soutenir les constructeurs européens de VE avec un objectif de 70% de production sur le continent, et le débat sur l’interdiction de la production de véhicules à combustion interne est toujours en débat, l’alternative étant l’innovation ; elle a décidé de soutenir les producteurs européens largement sous la pression de la France et de l’Allemagne. De plus, un accord existe maintenant avec la Chine pour limiter l’importation de véhicules hybrides (350000 en 2027 contre 800000 en 2026) ; encore faut-il que les règles du jeu soient concrétisées (origine, taxes à l’importation) et acceptées par l’ensemble des Etats membres.

Terres rares et matières premières

Les annonces et les négociations sont toujours d’actualité :

  • Etats-Unis : objectifs de réduire la dépendance à la Chine et de devenir leader : sécurisation de l’accès aux minerais, constitution de stocks, investissements dans le monde (Afrique, Nigeria, Canada, …).
  • UE : objectifs de constitution de stocks, de diversification géographique des sources, et de retour des activités de raffinage.
  • Japon : accord avec l’Australie sur les terres rares et projet d’exploiter les ressources du fond des océans.
  • Chine : objectif de maintenir le contrôle des chaînes de valeur, la pression restant un levier dans le cadre des négociations commerciales avec les Etats-Unis, l’UE et le Japon.
  • Inde et l’Australie : accord sur les investissements pour disposer des ressources.
  • L’Arabie, le Qatar et les EAU visent le développement local des activités d’extraction et de raffinage, ainsi que leur financement dans le monde.

Hydrogène

Pas d’annonces nouvelles et peu de perspectives faute de développement du marché sauf peut-être en Asie où la Chine entend prendre une position dominante sur la fabrication d’électrolyseurs et l’Inde annonce la production d’hydrogène avec la chaleur d’un RNR.

 

*Ingénieur, ancien de la direction Stratégie, EDF

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