Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

Une triple géopolitique

Brice Lalonde*

La géopolitique de l’énergie est de plus en plus liée à celle de l’eau car si l’énergie a beaucoup de liens avec l’eau, l’eau de l’hydraulique, des transports, et du refroidissement des machines, l’eau de son côté a de plus en plus de liens avec l’énergie puisque, selon les Nations unies, près de 8% de l’énergie consommée dans le monde est affectée à l’eau, son pompage, son transport, ses traitements (aux USA c’est 15% de l’énergie consommée). Les villes, par exemple, doivent aller chercher leur eau de plus en plus loin. Or l’eau, c’est lourd.

Le changement climatique ajoute ses propres déterminants à cette double géopolitique en raréfiant l’eau disponible, en accentuant les catastrophes naturelles et en transformant les systèmes énergétiques et les matières premières dont celles-ci ont besoin. En somme nous avons affaire à une triple géopolitique sur laquelle se superposent les rapports de puissance des Etats.

 

Le changement climatique

Du changement climatique chacun connaît aujourd’hui les premiers effets : chaleurs extrêmes qui mettent en péril les organismes vivants et les infrastructures énergétiques, notamment électriques, et même souterraines, sécheresses prolongées qui vident les retenues, tarissent les cours d’eau et brûlent la végétation (c’est facile d’allumer un feu),  inondations soudaines qui submergent les vallées, ouragans qui menacent les bâtiments, les raffineries, les lignes électriques, montée du niveau de la mer conjuguée à l’affaissement des villes côtières.

Les gouvernements seront tenus d’adapter leurs territoires. Exemple de 2 réalités géographiques nouvelles : Le littoral des mers tropicales comporte des zones particulièrement exposées à la chaleur humide, où l’on sera obligé de climatiser ou de travailler durant la nuit. Il ne sera pas facile pour les armées d’y manœuvrer. La fonte de la banquise de l’Arctique ouvre une voie maritime en été qui permet d’éviter Panama ou Suez. On sait à quel point l’acheminement de l’énergie est crucial (voir Ormuz etc.).

 

L’EAU

Le changement climatique affecte lourdement le cycle de l’eau. La diminution des réserves en glace et neige réduit les stocks disponibles en été tout en créant le chaos dans les montagnes (glissements de terrain, barrages défaillants). L’évaporation accrue par la chaleur assèche les sols, et envoie dans l’atmosphère 7% d’eau de plus par degré de chaleur supplémentaire. Cette vapeur d’eau se déplace parfois sur des centaines de kilomètres dans des rivières atmosphériques qui condensent soudain dans des cataractes dévastatrices. Si les cours d’eau diminuent (certains fleuves ne parviennent plus à la mer), si les montagnes ne sont plus les châteaux d’eau du monde, il faudra se tourner vers les eaux souterraines et les océans.

Premiers arrivés, premiers servis, telle est la règle générale pour les eaux souterraines. Il y a bien des accords de partage des eaux de surface, l’hydro diplomatie ayant réussi à faire adopter deux conventions par les Nations unies, mais les eaux souterraines pâtissent de la difficulté à les connaître exactement. Et certains aquifères d’Afrique du Nord ou du Proche-Orient sont exploités à un rythme qui dépasse celui de leur renouvellement. Il faudra d’autres sources. Comme chacun sait la quantité d’eau sur la planète Terre est fixe, mais fort mal répartie puisque certains de ses habitants en consomment 500 litres par jour, tandis que d’autres doivent se contenter de 50. La diagonale de la soif est cette large bande de terre qui va de Tanger jusqu’au nord-ouest de la Chine. Comment partager l’eau ?

Le dessalement de l’eau de mer est en plein essor. Bientôt celui des rivières envahies par la mer (le Mékong est salé jusqu’à 100 kilomètres de l’estuaire).   25 000 usines dont la moitié au Moyen-Orient consomment environ 120 TWh/an ( ¼ de la conso française). Dans le meilleur des cas, il ne faut plus que 2 kW/h pour produire un mètre cube d’eau douce par osmose inverse, auxquels ajouter prétraitement etc. L’Arabie saoudite brûle 350 000 barils de pétrole chaque jour pour produire les deux tiers de sa consommation quotidienne d’eau douce.  Il faut dire qu’elle subventionne l’eau qu’elle distribue à ses administrés et qu’elle utilise une partie de l’eau du dessalement pour extraire plus de pétrole de ses puits. Le Golfe persique et la Méditerranée sont les mers qui concentrent les usines de dessalement. Ce sont des mers plus salées que les autres car l’évaporation est intense et qu’elles sont quasi fermées. Il y a une limite à l’apport de saumure d’autant qu’il faut d’abord prendre une eau aussi propre que possible. Israël a dû fermer 4 de ses usines de dessalement à cause d’une prolifération d’algues nourries des égouts de Gaza. Voilà qui rappelle les méduses de Gravelines (les surprises, comme le sel de Flamanville).

En principe les armées en guerre évitent de s’en prendre aux installations civiles indispensables à la survie des populations, centrales nucléaires, usines de dessalement, voire câbles de communication et d’Internet. Mais le principe ne s’applique pas forcément aux dissidences de tous ordres. Ainsi les installations d’eau potable de Mossoul, les usines de dessalement de l’Iran et de ses voisins, la centrale de Zaporijia n’ont pas été épargnées.

 

L’ENERGIE

La lente sortie des énergies fossiles superpose une nouvelle géographie de l’énergie à l’ancienne tout en consacrant la montée en puissance du gaz naturel par rapport au pétrole et au charbon. Les Etats-Unis sont devenus la première puissance productrice de pétrole, devant l’Arabie, et de gaz naturel qu’elle exporte sous forme liquéfiée, notamment en Europe. Celle-ci profitait naguère du gaz russe bon marché livré par gazoduc. Elle se retrouve en position difficile à mi-chemin d’une transition énergétique qui renchérit ses coûts et met en péril sa souveraineté d’autant qu’elle a tardé à développer et protéger ses industries de la décarbonation. La Chine au contraire inonde le monde de ses panneaux photovoltaïques, de ses éoliennes, de ses batteries et de ses véhicules électriques. Elle détient des positions clés dans le raffinage des métaux indispensables aux nouvelles techniques de l’énergie et veut s’affirmer comme un électro-Etat du futur face aux puissances pétrolières déclinantes.

Faut-il que l’Europe s’émancipe des énergies fossiles grâce à la Chine ou par ses propres moyens, telle est le dilemme de l’Union qui s’efforce de garantir la disponibilité de matériaux stratégiques (cuivre, lithium, graphite, aluminium, etc.) et d’établir des partenariats avec  les puissances moyennes comme le Canada, le Brésil ou l’Indonésie.  Pour les 27 Etats membres la question est aussi d’opter pour une intégration européenne plus poussée ou davantage d’autonomie nationale. Ainsi la Commission européenne souhaite régenter l’avenir du réseau électrique européen mais sa préférence va manifestement au modèle allemand, c’est-à-dire des centaines de sources renouvelables couplées à des batteries et complétées par du gaz naturel, tandis que le modèle français est assis sur une cinquantaine de réacteurs nucléaires complétés par des sources renouvelables. On peut noter que l’uranium ne fait pas partie des métaux stratégiques de la Commission.

L’essor des renouvelables, et d’abord de l’énergie solaire photovoltaïque, donne accès à l’électricité à bon prix dans de nombreux sites hors réseau, notamment en Afrique. Dans les pays développés les renouvelables, accompagnés des progrès du numérique, transforment les règles des marchés de l’électricité et modifient les équilibres des réseaux électriques, créant de nouveaux métiers pour ajuster l’offre et la demande, et ouvrant la porte à de nombreuses entreprises qui bousculent les acteurs historiques. Depuis peu l’électricité décarbonée est présentée comme le meilleur substitut aux fossiles. L’électrification des usages de l’énergie, dans les bâtiments, les transports, les industries, est désormais l’axe stratégique des politiques de l’énergie de la plupart des pays développés. Par ailleurs les centres de données voraces en électricité de l’intelligence artificielle auront un impact sur les systèmes électriques qui les alimentent (petits réacteurs ?).

L’électricité est le vecteur de l’énergie, mais aussi de l’information. La vulnérabilité aux cyberattaques des systèmes électriques et numériques est préoccupante. Est-ce que l’avenir de l’électricité réside dans une interconnexion mondiale des réseaux électriques ou au contraire dans une multiplication de réseaux autonomes déconnectés ? Les deux peut-être.

 

*ancien ministre, président d’honneur d’Equilibre des Energies

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Homme politique français, ancien ministre.

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