Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

La chronique cinéma de Sylvaine de Keyzer : Digger et Notre Salut

Sylvaine de Keyzer

Digger

Sorti en salles en septembre 2026, « Digger » signe le grand retour d’Alejandro González Iñárritu au cinéma. 

Il offre un virage radical et déconcertant pour Tom Cruise, bien loin de ses rôles habituels de héros d’action héroïque. Tom Cruise incruste la peau de Digger Rockwell, un magnat du pétrole tout-puissant, grotesque et égocentrique, disposant de la ligne directe du président américain. Après avoir causé une catastrophe climatique majeure (le détachement d’un glacier géant menaçant l’Europe), Digger tente d’imposer ses propres solutions qui lui permettent de maintenir ses forages de pétrole tout en gérant l’absurdité du chaos qu’il a généré. Le film démarre comme une comédie noire grinçante et hystérique, avant d’opérer une rupture de ton majeure et une mise en abyme de la période dans laquelle nous vivons.

Tom Cruise est totalement désinhibé : l’acteur livre une prestation habitée, poussée jusqu’à la caricature assumée et le grotesque. Il forme un trio d’acteurs saisissant avec Riz Ahmed (en scientifique dépassé par le cynisme ambiant) et John Goodman. Le casting secondaire (Sandra Hüller, Jesse Plemons, Michael Stuhlbarg) vient renforcer cette galerie de personnages acides.

Une virtuosité visuelle étourdissante : photographié par Emmanuel Lubezki en VistaVision, le film est une démonstration esthétique : focales déformantes, plans-séquences étirés et composition de cadres dignes de tableaux. Du grand cinéma !

Une satire féroce de l’Amérique moderne et du reste du monde : Le scénario s’attaque de front au déni climatique, au cynisme des multinationales et à la culture du storytelling où l’illusion prime toujours sur le réel. Parfois on peut trouver ce maximalisme épuisant : À force d’accumuler les effets visuels, la démesure sonore et la surenchère d’idées surréalistes, Iñárritu risque de saturer le spectateur. Mais c’est son choix, et il me convient.

L’effet “Trompe-l’œil” : Le virage narratif et le ton extrêmement appuyé peuvent dérouter le spectateur mais je pense qu’il s’agit d’un coup de génie conceptuel.

Digger s’impose comme un OVNI cinématographique. Ni pur film de catastrophe, ni simple comédie satirique, c’est une expérience sensorielle et politique excessive, souvent déroutante mais indéniablement mémorable.

Notre Salut

Présenté en Compétition officielle au Festival de Cannes 2026 (où il a décroché le Prix du scénario) et sorti en salles le 30 septembre 2026, « Notre Salut » confirme le talent d’Emmanuel Marre (Rien à foutre). Le cinéaste livre une fresque historique déconcertante en s’attaquant à la bureaucratie de la Collaboration sous le régime de Vichy.

Septembre 1940. Henri Marre (Swann Arlaud), un ingénieur de 49 ans au bord de la faillite personnelle, débarque à Vichy sans réseau mais armé de son essai politique édité à compte d’auteur : Notre Salut. Son objectif ? Vendre ses théories nouvelles d’optimisation managériale et son credo de rationalisation au nouveau gouvernement du Maréchal Pétain pour se faire une place dans la nation en reconstruction. Inspiré par l’histoire de l’arrière-grand-père du réalisateur, le film montre comment l’ambition personnelle et la médiocrité ordinaire deviennent le moteur silencieux de la complicité d’État.

L’interprétation clinique de Swann Arlaud : son jeu est d’une justesse effrayante dans le rôle d’Henri Marre, un petit bourgeois falot, persuadé d’agir pour le progrès et le redressement du pays alors qu’il s’enfonce dans le cynisme idéologique.

Le parti pris du réalisme et de l’austérité : éloigné de toute reconstitution historique académique ou lyrique, le film adopte une image brute, le cadrage serré renforçant l’étroitesse d’esprit du personnage, proche du documentaire (ou du style Strip-Tease auquel le metteur en scène se réfère). La mise en scène suit la banalité des couloirs, des formulaires et des réunions d’administration, rendant le malaise d’autant plus tenace.

L’analyse moderne de la bureaucratie : Emmanuel Marre dresse un parallèle saisissant entre le langage managérial moderne (« efficacité », « optimisation ») et la logique d’exclusion technocratique de Vichy.

Sauf que le choix de l’austérité et le refus du spectaculaire entraînent une certaine immobilité narrative. Le film demande un réel effort d’immersion dans la grisaille des ministères vichystes.

On décroche d’autant plus que le film est auréolé d’une critique dithyrambique…

C’est le danger de mettre en scène un film centré sur un protagoniste volontairement antipathique : Henri Marre reste une figure transparente et médiocre du début à la fin ; l’absence d’empathie ou d’arc de rédemption peut laisser certains spectateurs (dont je fais partie) à distance. L’argument du film étant, selon moi, insuffisant.

J’avoue avoir été un peu déçue par Notre Salut mais il reste néanmoins un film analytique sur la responsabilité et la lâcheté ordinaire. 

Et nous ne sommes jamais à l’abri de cela…

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