Les lunettes du président devraient nous ouvrir les yeux
Jean-Pierre Hauet*
Les lunettes de style pilote portées par le président de la République lors du sommet de Davos ne sont pas passées inaperçues. Le président Trump y a trouvé matière à ses railleries habituelles mais les Français se sont quant à eux précipités pour en savoir plus sur ces fameuses lunettes. Dénommées Pacific S01, elles ont été créées par une petite entreprise d’artisans lunetiers, la maison Henri Jullien, connue pour ses lunettes haut de gamme en doublé or laminé. Ces fabrications sont de celles dont notre pays peut encore s’enorgueillir. Créée par un représentant en lunettes, en 1921 à Lons-le-Saunier, dans le berceau de l’industrie française de la lunetterie, l’entreprise Henri Jullien illustre le talent et savoir-faire français.
Le hic est que l’entreprise Henri Jullien est devenue il y a deux ans italienne et s’appelle à présent Ivision-Tech France. Elle est désormais dirigée par un italien. Et alors direz-vous, c’est l’Europe. Mais quand on va sur le site de cette grosse PME italienne, on y trouve en première page l’argument choc : « The complete Made in Italy eyewear »…
Ceci nous amène à nous pencher un peu plus sur l’industrie italienne que certains voient comme tardant à prendre le virage technologique, confrontée à un exode important des jeunes diplômés et au rachat de nombreux de ses fleurons (Pirelli, Indesit, Parmalat, Lamborghini…). Certes, comme l’industrie allemande et l’industrie européenne en général, elle connaît des difficultés. Mais la réalité d’aujourd’hui est que, dans un PIB par tête qui égale à présent celui de la France, l’industrie italienne pèse pour encore 20 %, comme l’industrie allemande, alors que l’industrie française est tombée, selon la façon de compter, à 10 % ou 13 % du PIB national.
Qui plus est, l’Italie est passée désormais au 4e rang des exportateurs mondiaux, devant le Japon, et dégage un excédent commercial de 50 milliards d’euros, là où la France affiche un déficit de 70 milliards. L’Italie reste une terre de petites et moyennes entreprises ( au nombre de 400 000 environ contre 250 000 en France), très orientées sur l’industrie manufacturière et imprégnée de la culture du produit, de son design, de son originalité et de sa commercialisation. Les entreprises italiennes, malgré la concurrence internationale, sont encore très actives dans les activités traditionnelles (habillement, chaussure, cuir, joaillerie, agroalimentaire, ameublement, papeterie, matériaux de construction, etc.) mais aussi plus techniques (petite mécanique, électrotechnique, machines-outils et pièces de rechange, biens électroménagers, etc.), bref dans de nombreux domaines qui permettent de créer de l’emploi et d’équilibrer la balance commerciale.
Le prix de l’électricité est souvent présenté comme un avantage comparatif dont bénéficierait l’industrie française. Il est à noter en effet que, selon les dernières statistiques d’Eurostat, le prix du kWh électrique livré à l’industrie, hors TVA et hors taxes récupérables, si situe en France à un niveau inférieur de 30 % à ce qu’il est en Italie. Mais le dynamisme industriel italien ne s’en trouve pas significativement compromis et les raisons fondamentales en sont donc plus structurelles.
La France, toujours à la recherche de son renouveau industriel, a tendance à ne concevoir cette renaissance qu’au travers de quelques grandes industries et tout particulièrement de celles dans lesquelles ses atouts énergétiques peuvent être valorisés. Elle raisonne en grands projets, en hub industriels, à Fos, à Dunkerque, au Havre…, en essayant d’y créer les conditions qui permettront d’y attirer de grands acteurs internationaux, y compris, aujourd’hui, des data centers. C’est bien, mais n’oublions pas le poids économique et social des petites et moyennes entreprises qui créent l’essentiel de l’emploi et font vivre le tissu local. Ce sont leurs métiers qu’il faut revaloriser, dans les formations de base pour inciter les jeunes à s’engager à nouveau dans les filières industrielles. Un immense effort de simplification et d’allègement des charges est simultanément à entreprendre. La simplification ne peut pas se limiter au relèvement de seuils d’application de réglementations byzantines souvent nées au niveau européen : les grandes entreprises reportent vers leurs fournisseurs et leurs prestataires les obligations qui sont les leurs. Les annexes au moindre contrat prennent aujourd’hui des dimensions hallucinantes et le chef d’entreprise, au lieu de se consacrer à son métier, doit consacrer de plus en plus de temps et de moyens à les analyser, sauf à faire des impasses qui peuvent lui être fatales.
Redonner aux jeunes l’envie de faire carrière dans l’industrie, mettre un terme à l’encalminage de nos entreprises par la réglementation et la taxation et encourager la création de véritable valeur ajoutée devraient être les priorités absolues du prochain quinquennat.
* Directeur général de KB Crawl SAS
Président du comité scientifique d’Equilibre des Energies
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