Faut-il tout miser sur l’électrification ?
Alain Vallée*
Ne pas confondre indicateur et finalité
Les politiques publiques érigent souvent un indicateur — ici, le taux d’électrification — en fin en soi. Or celui-ci ne devrait être qu’un moyen au service de trois objectifs fondamentaux :
- Réduire les émissions globales de CO₂ ;
- Garantir la sécurité énergétique ;
- Maintenir la compétitivité industrielle.
Le développement des énergies renouvelables en Europe illustre ce biais. Après vingt ans d’objectifs ambitieux sur le taux de renouvelables dans les réseaux, l’Europe a pu réduire une partie des émissions de son secteur électrique, mais le bilan industriel reste contrasté :
- Une grande partie de la fabrication des panneaux photovoltaïques a été transférée en Chine, où l’énergie utilisée demeure fortement dépendante du charbon ;
- Une part importante de l’industrie éolienne européenne a reculé ;
- Une fraction notable de la valeur ajoutée et des emplois industriels a été créée hors d’Europe.
L’électrification sera indispensable à la lutte contre le changement climatique, mais elle ne constitue pas, à elle seule, une stratégie économique.
Électrifier pour décarboner les usages
Limiter le réchauffement climatique exige de réduire fortement les émissions liées au charbon, au pétrole et au gaz, qui fournissent encore 70 % de l’énergie consommée. L’électrification des transports, du chauffage et de certains procédés industriels permet de remplacer ces combustibles par une électricité pouvant être décarbonée grâce aux énergies renouvelables et au nucléaire.
En Europe, cette démarche vise principalement à décarboner :
- Les transports routiers, grâce aux véhicules électriques ;
- Le chauffage des bâtiments, au moyen de pompes à chaleur et de radiateurs ;
- L’alimentation des centres de données, dont la consommation augmente avec l’essor de l’intelligence artificielle ;
- La production d’hydrogène ;
- Certains procédés industriels utilisant des fours ou des chaudières électriques.
L’argument climatique est solide : l’électrification substitue une énergie bas carbone aux combustibles fossiles. L’erreur serait toutefois de mesurer le succès par le seul volume d’électricité consommé, plutôt que par la valeur créée, d’autant que le progrès technologique améliore continuellement les rendements des machines électriques.
Faire de l’électrification un levier industriel
Une économie ne prospère pas parce qu’elle consomme beaucoup d’électricité ; elle en consomme davantage parce qu’elle produit plus de biens et de services. De même, les nouveaux usages électriques — véhicules, chauffage, climatisation et centres de données — ne deviendront des moteurs de croissance que s’ils s’accompagnent d’un ancrage industriel profond.
Les trajectoires de la France et de l’Allemagne depuis vingt-cinq ans l’illustrent :
- La France s’est désindustrialisée et a fondé son modèle sur une électricité abondante et décarbonée, au prix d’investissements dont la rentabilité n’a pas toujours été maîtrisée ;
- L’Allemagne s’est appuyée sur une industrie exportatrice très performante, aujourd’hui fragilisée par le coût élevé d’une énergie importée.
La France subit désormais les conséquences financières de sa désindustrialisation, tandis que l’Allemagne traverse une crise industrielle : une partie de son appareil productif est mal adaptée aux transitions énergétique et géopolitique en cours.
L’Europe doit éviter un paradoxe : produire davantage d’électricité tout en important de Chine ses panneaux photovoltaïques et ses batteries, et des États-Unis ses centrales nucléaires et ses technologies numériques. Les émissions diminueraient, mais l’emploi industriel continuerait de reculer et le soutien social à la transition s’affaiblirait.
Pour bâtir une industrie capable de porter la transition énergétique, l’énergie — notamment l’électricité — doit rester abordable et compétitive face à celle disponible en Chine et aux États-Unis. Pour mémoire, la domination chinoise dans les technologies bas carbone s’est notamment construite sur une énergie peu coûteuse, mais très polluante : le charbon.
Le coût de l’énergie sera donc déterminant dans le succès ou l’échec de la transition. Une transition qui affaiblit l’industrie européenne ne peut être durable.
Le chauffage urbain, un cas concret de décarbonation
L’habitat est l’un des grands secteurs de la décarbonation, notamment pour le chauffage et l’eau chaude ; il représente à peu près le tiers de l’énergie finale consommée en Europe. Les pompes à chaleur constituent une solution simple et déployable dans les zones d’habitat relativement dispersé. Leur usage est toutefois moins évident dans les villes, où les réseaux de chaleur sont appelés à prendre davantage d’importance.
Ces réseaux nécessitent des installations capables de fournir plusieurs dizaines de mégawatts. De petits réacteurs nucléaires, comme celui développé par Calogena, peuvent contribuer à répondre à ce besoin tout en poursuivant les objectifs fondamentaux déjà évoqués :
- Décarboner les usages ;
- Renforcer la sécurité énergétique ;
- Consolider le tissu industriel ;
- Rester compétitifs.
Repenser le nucléaire pour produire de la chaleur
Calogena est une entreprise industrielle qui développe un petit réacteur nucléaire destiné au chauffage urbain. Lauréate de France 2030, elle est actuellement en pourparlers commerciaux avec un certain nombre d’agglomérations européennes intéressées par cette solution. Son premier réacteur doit être construit sur le site du CEA à Cadarache, aujourd’hui chauffé au gaz, avec une divergence prévue en 2032, ce projet faisant actuellement l’objet d’un débat public.
Le nucléaire s’est historiquement développé selon une logique de maximisation de la puissance, de la température et du rendement thermodynamique. Pour le chauffage urbain, la logique est différente, car le besoin thermique est plus modeste :
- Une eau comprise entre 80 et 120 °C ;
- Aucun rendement électrique à optimiser ;
- Une puissance plus faible ;
- Une implantation à proximité des consommateurs.
Cette différence provoque une inversion remarquable : ce qui constituerait une faiblesse pour un réacteur électrogène devient un atout pour un réacteur de chaleur. La basse température réduit les contraintes sur les matériaux et les pressions, augmente les marges thermiques, limite les phénomènes accidentels et simplifie les systèmes.
Passer de 300 °C à 100 °C ne consiste donc pas seulement à abaisser la température du fluide : cela transforme profondément les enjeux de sûreté et l’économie du système.
La proximité des villes impose un niveau de sûreté particulièrement élevé. Celui-ci peut être recherché en s’appuyant davantage sur les lois de la physique que sur la multiplication des équipements : moins de pression, moins d’énergie stockée, moins de risques de relâchement et davantage d’inertie. Cette approche ouvre la voie à un produit industriel standardisé.
Elle présente également un avantage économique majeur, au-delà de la suppression de la machinerie de production électrique et des installations de source froide propres aux centrales nucléaires classiques.
Calogena : industrialiser une solution européenne
Calogena s’appuie sur des technologies éprouvées. Dès le lancement du projet, l’entreprise a engagé une collaboration étroite avec les principaux industriels appelés à participer à la fabrication afin d’en maîtriser les coûts. L’objectif est de proposer un prix compétitif par rapport aux tarifs historiques de la chaleur sur les réseaux urbains, avant même les crises énergétiques de ces dernières années.
Un travail d’analyse des solutions retenues est également mené avec les autorités de sûreté françaises et finlandaises, pays devant voir les premières réalisations. Ce dialogue n’a pas fait apparaître de point bloquant, et ses conclusions sont intégrées à la conception actuellement en cours de déploiement.
Calogena vise ainsi à créer une industrie nouvelle à partir d’un avantage technologique et industriel européen.
En répondant aux besoins de décarbonation de l’habitat, le projet propose une solution technique et manufacturière associant un haut niveau de sûreté à des prix compétitifs.
Produire de l’énergie pour faire émerger de nouvelles industries
La question n’est donc pas seulement : comment produire davantage d’électricité décarbonée ? Elle est surtout : quelles nouvelles industries voulons-nous faire émerger grâce aux changements énergétiques ?
Le chauffage nucléaire urbain illustre une voie possible : mobiliser les atouts technologiques européens pour créer une filière industrielle nouvelle, compétitive et exportable, tout en répondant aux besoins de décarbonation.
En d’autres termes, la transition énergétique ne doit pas être conçue comme une politique de consommation d’énergie, mais comme une politique de production industrielle.
La transition énergétique ne sera politiquement et économiquement durable que si elle crée de nouvelles capacités industrielles en Europe.
*Partenaire NucAdvisor, fondateur et concepteur de Calogena
Ancien président de NucAdvisor
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