Le Pont

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L’Allemagne et sa transition énergétique : état des lieux et enseignements partagés

Nurten Avci*

Par son poids industriel, sa position au cœur du réseau électrique européen et l’ampleur de son Energiewende, l’Allemagne concentre les défis auxquels l’Europe devra répondre : décarbonation, compétitivité, sécurité d’approvisionnement, résilience et acceptabilité sociale.

 

Un laboratoire plutôt qu’un modèle

L’Allemagne n’est probablement pas un modèle de transition énergétique que les autres pays européens devraient reproduire à l’identique. Elle constitue en revanche l’un des principaux laboratoires des transformations qu’elle implique. Sa taille économique, son poids industriel et sa position centrale dans le système électrique européen lui permettent d’expérimenter à grande échelle des choix auxquels l’ensemble du continent sera bientôt confronté. Ces choix ne concernent plus seulement le déploiement des énergies renouvelables. Ils touchent désormais à la compétitivité industrielle, à la sécurité d’approvisionnement, aux dépendances énergétiques, à la protection des infrastructures, au coût de la transition et à son acceptabilité sociale. C’est précisément à l’intersection de ces enjeux que l’expérience allemande devient particulièrement instructive.

 

Les renouvelables ne suffisent pas à transformer le système

La mutation du système électrique allemand est déjà considérable : les énergies renouvelables fournissent plus de la moitié de l’électricité injectée dans le réseau public, tandis que les capacités solaires et éoliennes continuent de progresser rapidement. Mais cette réussite met en lumière une réalité souvent sous-estimée : construire des éoliennes et installer des panneaux solaires ne représente qu’une partie de la transition.

Il faut aussi adapter tout l’écosystème qui les entoure. L’électricité produite, notamment dans le Nord, doit pouvoir rejoindre les grands centres industriels du Sud et de l’Ouest. Le stockage et la flexibilité de la demande doivent se développer. Des capacités pilotables doivent rester disponibles lorsque le vent et le soleil ne suffisent pas. Le tout doit être réalisé dans une économie dont la compétitivité industrielle demeure fortement liée au prix de l’énergie.

 

De la dépendance russe à une vulnérabilité diversifiée

Pendant plusieurs décennies, une partie importante de l’industrie allemande a bénéficié d’une énergie relativement bon marché, notamment grâce au gaz russe. La crise déclenchée après l’invasion de l’Ukraine a profondément remis en cause ce modèle. En quelques mois, l’Allemagne a diversifié ses approvisionnements, développé des infrastructures de gaz naturel liquéfié, accru ses importations depuis la Norvège et renforcé ses connexions avec les marchés voisins.

Ce réajustement constitue un succès en matière de sécurité d’approvisionnement, mais il n’a pas supprimé la dépendance énergétique. Le gaz reste importé, le GNL est généralement plus coûteux que le gaz historiquement acheminé par gazoduc et l’industrie demeure exposée à la volatilité des marchés internationaux.

Une contradiction apparaît alors : à long terme, l’Allemagne veut réduire fortement sa consommation de gaz fossile ; à court terme, elle doit garantir des capacités pilotables lorsque la production renouvelable est insuffisante. Cela pourrait nécessiter de nouvelles centrales au gaz, conçues pour être converties ultérieurement à des combustibles décarbonés. Le défi n’est donc pas seulement de sortir des énergies fossiles, mais de construire assez vite le système qui permettra réellement de s’en passer.

 

Décarboner sans désindustrialiser

La transition allemande intervient alors que l’industrie affronte une concurrence internationale intense. Les prix de l’énergie restent sensiblement supérieurs à leur niveau d’avant-crise. Pour les secteurs les plus énergivores — chimie, métaux, verre ou papier — cette évolution pose directement la question de la localisation future de la production.

L’expérience allemande soulève ainsi une question qui dépasse ses frontières : peut-on décarboner une grande économie industrielle européenne tout en maintenant une base productive compétitive ? La réponse ne dépend pas seulement du prix actuel de l’électricité. Elle doit intégrer les investissements dans les réseaux, les moyens de production, le stockage, les centrales pilotables, l’électrification des procédés industriels et l’hydrogène.

La transition a donc un coût, et ce constat est déterminant pour son acceptabilité sociale. L’Energiewende conserve un soutien relativement large, mais celui-ci n’est pas inconditionnel. L’adhésion à un objectif général ne signifie pas l’acceptation de chacune de ses conséquences : une nouvelle ligne électrique près de chez soi, le remplacement accéléré d’un chauffage ou une facture énergétique plus élevée.

La capacité des ménages à payer n’est pas infinie. La transition doit être techniquement réalisable et économiquement efficace, mais aussi perçue comme financièrement supportable et équitable.

 

La sécurité énergétique change de nature

Depuis quelques années, la sécurité énergétique ne se résume plus aux réserves de combustible, aux centrales disponibles et à la capacité des réseaux. Elle englobe désormais la cybersécurité, le sabotage, les drones, les câbles sous-marins, les gazoducs, les terminaux de GNL et les postes électriques.

Dans le contexte de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine et de l’intensification des activités hybrides en Europe, la protection des infrastructures critiques est devenue une composante à part entière de la politique énergétique. Or un système plus décentralisé, plus numérique et davantage interconnecté offre de nombreux avantages tout en multipliant les points de vulnérabilité.

La résilience ne consiste donc plus seulement à disposer de suffisamment de capacités de production. Elle suppose de maintenir le fonctionnement du système face à une attaque physique, une cyberattaque ou la destruction d’une infrastructure essentielle.

 

La transition comme investissement dans la résilience

Malgré ses coûts et ses difficultés, la transition commence aussi à produire des bénéfices moins visibles. Les chocs pétroliers des années 1970 avaient frappé des économies européennes extrêmement dépendantes du pétrole importé. L’Allemagne reste aujourd’hui vulnérable aux crises internationales, mais chaque usage transféré d’une énergie fossile importée vers une électricité de plus en plus renouvelable et domestique réduit progressivement cette exposition.

Un ménage chauffé directement au gaz reste très sensible au prix international du combustible. Une pompe à chaleur demeure exposée au prix de l’électricité, mais beaucoup moins directement à celui du gaz. De même, une voiture électrique ne subit pas les fluctuations du pétrole de la même manière qu’un véhicule thermique.

La transition ne supprime ni le coût de l’énergie ni les risques géopolitiques ; elle modifie la nature de l’exposition. Son coût ne doit donc pas être comparé à un monde hypothétique où le pétrole et le gaz resteraient éternellement bon marché, abondants et disponibles, mais à un monde où les crises, les tensions géopolitiques et la volatilité des prix perdurent.

De ce point de vue, la transition énergétique constitue aussi un investissement dans la résilience. L’économie allemande n’est pas encore protégée contre les chocs : les prix élevés continuent de peser sur l’industrie, les ménages et la croissance. Mais la direction est claire : plus l’économie s’électrifie et plus cette électricité provient de ressources renouvelables domestiques, moins certains secteurs dépendent directement des marchés internationaux des combustibles fossiles.

 

Une expérience riche d’enseignements pour l’Europe

La leçon allemande n’est pas « faîtes comme nous ». Elle invite plutôt à observer ce qui se passe lorsqu’une grande économie industrielle tente simultanément de décarboner son système énergétique, de préserver sa compétitivité, d’assurer sa sécurité d’approvisionnement, de réduire ses dépendances géopolitiques et de conserver le soutien de la population.

Certaines décisions se révéleront efficaces ; d’autres devront être corrigées. C’est précisément ce qui fait de l’Allemagne un laboratoire plutôt qu’un modèle. Beaucoup des difficultés qu’elle rencontre aujourd’hui deviendront demain des questions européennes.

L’enjeu central n’est donc pas de trancher si l’Energiewende est un succès ou un échec. Il est de déterminer quels enseignements en tirer pour construire un système énergétique européen à la fois décarboné, sûr, compétitif, résilient et politiquement soutenable.

 

*Directrice générale EIFER

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