Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

Chronique d’une éditrice : Garder le goût des autres

Catherine Brun*

Leila Slimani écrivait dans une récente tribune du journal Le Monde « Quelle place la littérature peut-elle occuper quand nous ne ressentons plus le besoin d’imaginer ce que vit un autre être humain ? La littérature n’a jamais eu pour fonction de “produire du texte”, mais de rendre possible une expérience de l’altérité. Elle repose précisément sur ce que je vois disparaître : la capacité à regarder des visages, à supporter l’ambiguïté et les contradictions, à suspendre son jugement, et même à éprouver de l’empathie pour quelqu’un que pourtant on désapprouve. Ce qui compte, c’est qu’une conscience humaine ait tenté d’en atteindre une autre. »[1]

Que rajouter ? Rien. Tout est dit sur la place de la littérature et sur cette inquiétude qui peut nous saisir que, nous enfermant chacun dans nos bulles et nous radicalisant dans nos jugements, la littérature ne puisse plus nous aider à faire communauté.

Alors pour vous, lectrice ou lecteur, qui partagez encore, j’en suis sûre, ce goût des autres, laissez-moi vous présenter Yann, le personnage central de Le Cri des mouettes, le premier roman de Niels Huet Haniset.

Yann, qu’on imagine trentenaire, rentre chez lui en Belgique. Yann ne présente pas les caractéristiques du type sympathique : alcoolique, drogué, bagarreur, accro au sexe, malgré des parents, une mère notamment qui compte énormément pour lui, une grand-mère pour laquelle il a une grande tendresse, un frère et des amis toujours présents. On comprend que, malgré tout cet amour, Yann traine un mal de vivre bien installé dont il essaie de s’évader temporairement par la boisson, la coke et les filles.

Yann essaie, veut, n’y arrive pas. Comment en est-il arrivé là ? L’auteur ne s’y attarde pas. On dirait même que ce n’est pas son sujet. Une blessure d’enfance, les femmes de sa vie qui le quittent ou l’ont quitté… finalement rien que de très banal. Ce qui intéresse l’auteur, en revanche, c’est donner à voir ce qui se passe dans la tête de son héros. Avec sincérité, sans fard, parfois crûment notamment dans les scènes d’amour physique très réalistes. On suit Yann, nous sommes Yann, le temps du roman. Yann qui fait l’amour pour essayer d’oublier Luna, qui l’a quitté. Yann qui enfile les lignes de coke pour chasser l’angoisse de l’abandon des deux femmes de sa vie, Yann qui boit, trop, pour se donner la force. On vit avec lui, comme un double, l’engrenage des mauvaises solutions pour aller mieux, jusqu’à la scène finale qu’on ne vous divulgâche pas.

Yann est-il Niels ? Niels est-il un Yann qui s’en est sorti ? Sûrement un peu, pour décrire aussi bien son héros, mais quel auteur ne s’inspire pas, plus ou moins, de ce qu’il vit et ce qu’il voit ? On est en empathie avec Yann, un Yann dont on désapprouverait sûrement la conduite pour reprendre les termes de Leila Slimani, mais un Yann que grâce à Niels Huet Haniset, à son écriture à fleur de peau qui évite pathos et lieux communs, on comprend.

Ce livre ne parle que d’amour. D’amour et de la difficulté de vivre. Grâce à lui, pour reprendre une dernière fois les propos de Leila Slimani, une conscience humaine tente d’en atteindre une autre, et c’est ce qui compte.

Cet ouvrage est proposé par un petit éditeur indépendant travaillant à compte d’éditeur. Chez votre libraire ou sur le site de l’éditeur.

*éditrice

[1] Le Monde lundi 29 septembre 2026

Le Cri des mouettes

Niels Huet Haniset

 

ISBN 9782492812538

156 pages, 15 €

 

Banlieue Est Éditions

www.banlieue-est-editions.com

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