Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

Chronique d’une éditrice – #2 On ne prête qu’aux riches

Catherine Brun*

— Et là, tu sais ce qu’elle m’a répondu ? 

Je voyais Charles[1], « mon » auteur, plus interloqué que furieux. Je craignais ce qui allait suivre.

—Et bien, figure-toi qu’elle m’a dit tout benoitement que sa librairie n’accordait de dédicace qu’aux ouvrages à succès et que d’après les statistiques de vente je n’étais pas dans ce cas ! Elle s’imagine quoi ? Que si je vendais déjà des mille et des cent je me serais déjà déplacé trois fois pour quémander une dédicace chez elle !

Il faut reconnaitre que la librairie en question n’était ni la Fnac des Ternes, ni la librairie Mollat, mais une librairie « normale » d’une petite ville « normale » du sud de la France. C’est un fait également que Charles, dont ce n’est toujours pas le vrai prénom, connaissait pourtant bien cette libraire, dont il était d’une part le client fidèle, d’autre part le confrère en culture en tant qu’animateur du ciné-club de la ville. Mais voilà, Charles n’était ni la fille d’une princesse d’un rocher bien connu, ni le prétendant à une élection présidentielle, ni un acteur au look baroudeur d’une série B des vendredis de France télévision, ni un ex-taulard reconverti dans le polar, ni un écrivain multi-primé en vacances dans le Luberon, ni le copain du Maire, ni… Charles n’était qu’un primo-auteur d’un bouquin nouvellement publié par une petite maison d’édition, agréable à lire, avec des personnages bien construits qui vous resteraient dans le cœur. Bref, Charles n’était personne, culturellement parlant bien sûr, même si son livre en valait bien d’autres déjà en librairie.

Je le réconfortai d’un pincement de lèvres et d’un hochement de tête compréhensifs, c’est aussi ma mission de soutenir mes auteurs en phase post-traumatique.

— Charles, des situations comme celle-ci tu en verras d’autres, il faut se blinder. Heureusement tous les libraires ne voient pas leur métier de cette façon. Certains sont capables de donner leur chance à des textes d’inconnus, quand ils sont de qualité ! Mais il faut aussi reconnaître, que dans le contexte morose de l’industrie du livre, un libraire, qui est aussi un commerçant, doit viser ce qu’il pense que son public attend.

— Ouais, ça me donne tout de même bigrement envie de prendre une carte Amazon Prime, grommela-t-il du ton d’un Woody Allen déclarant vouloir envahir la Pologne à chaque note de Wagner[2].

Je ne lui dis pas que je finissais par penser que la littérature ressemblait de plus en plus au cinéma : les mêmes acteurs dans tous les films, jusqu’à indigestion d’excellentissimes Bouillon, Lottin et autre Kiberlain. Je ne lui dis pas non plus que le lecteur n’est pas toujours aussi exigeant en matière de qualité littéraire qu’on l’attendrait et qu’une signature d’un people, même un peu passé, même pas très connu, un people qu’on ne lirait peut-être même pas, pouvait revigorer l’ego avec plus d’efficacité que plusieurs heures de lecture passionnante (pour lesquelles d’ailleurs une signature d’auteur sur la première page n’est pas d’une grande utilité) … Je ne lui dis pas enfin que tout était encore plus compliqué : des people pouvaient écrire de belles histoires, des auteurs connus des romans illisibles, certains inconnus des ouvrages très mauvais et d’autres encore des textes magnifiques qui n’accèderaient jamais à la table des grandes librairies. Seul le lecteur pouvait faire son choix, mais encore fallait-il qu’il l’ait.

Je me contentai de lui mettre dans les mains l’excellent essai de Jean-Yves Mollier Une autre histoire de l’édition française : « Rien n’empêche un éditeur débutant de fonder sa maison d’édition et d’attirer des auteurs rebutés par leurs expériences passées ou refusés par les éditeurs du haut du tableau. Toutefois les difficultés à faire connaître son catalogue, à obtenir des libraires un peu de visibilité pour ses livres […] sont telles que beaucoup renoncent ou végètent ».

Tout était dit.

Je ne saurais d’ailleurs trop vous inviter à lire cet essai, accessible au lecteur averti comme au néophyte, qui tient en haleine comme un roman. De l’invention de l’imprimerie jusqu’à nos jours, l’auteur nous brosse l’émergence et le développement du monde de l’édition, ses enjeux et ses acteurs, ses pratiques et ses contraintes. Au-delà de la simple érudition, par la prise de distance qu’il permet avec notre monde d’aujourd’hui il nous amène à nous interroger sur des sujets d’actualité. Un livre qui fait réfléchir, quel bonheur, non ? Quelques exemples en guise de mise en bouche[3]

Premièrement. L’édition en France s’est développée grâce à l’imprimerie, dans un contexte de volonté de diffusion de la religion réformée. Dès le départ, le livre édité a donc été synonyme de contestation de l’ordre établi, mais aussi de liberté. Je veux lire moi-même (quand je sais lire bien sûr), dans ma propre langue, la Bible, sans l’intermédiaire des prêtres, et me faire ainsi ma propre vision. Quelle ambition révolutionnaire ! Quel risque de perte d’influence et de pouvoir pour l’ordre établi ! Dès l’origine, tout était ainsi posé : des lecteurs éduqués qui veulent apprendre et réfléchir eux-mêmes. Le livre comme pomme de la connaissance. Depuis lors et pendant des siècles, les pouvoirs ont été obsédés par l’idée de maitriser, contrôler ce qui s’écrit ou s’imprime par tous les moyens possibles pour garantir l’ordre établi : enregistrement de chaque texte imprimé, dépôt légal, autorisation d’être imprimeur… De l’Ancien régime jusqu’au gouvernement de Vichy, éditeurs et imprimeurs ont vécu avec ces contraintes, en ont joué voire s’y sont adapté de manière plus ou moins éthique selon les cas. Les pages sur le comportement de certains sous Vichy est à cet égard très éclairant et rappelle certains messages du film les Rayons et les Ombres… On se dit alors qu’il serait bien dangereux aujourd’hui de considérer que la guerre de la liberté du livre est définitivement gagnée et que le mouvement de concentration actuel de l’édition en France dans des mains dont les ambitions politiques sont bien identifiées ne nous concerne pas. Bien sûr qu’il nous concerne si nous voulons continuer à exercer notre esprit critique grâce au livre indépendant.

Deuxième exemple. Dès l’origine, il y a deux types d’objets imprimés (même si un seul imprimeur) : la littérature de Montaigne ou de Mme de Scudéry par exemple, pensée pour s’adresser à ses pairs ou à ses mécènes, littérature qui va au départ craindre de se perdre en s’adressant à la « multitude » et la littérature du peuple (toujours le peuple qui sait lire), diffusée par les colporteurs : « papelards » ou « canards », récits merveilleux ou effrayants, fables énormes, et ensuite « bleus », anciens livres à succès recyclés… La littérature de l’élite vs la littérature du peuple. 

Rien de nouveau aujourd’hui, n’est-ce pas ?

*éditrice aux Éditions CHUM


[1] Comme dans tous les bons reportages, les prénoms ont été modifiés.

[2] Meurtre mystérieux à Manhattan

[3] Ce qui suit n’est que ma compréhension du livre de Jean-Yves Mollier. 

Une autre histoire de l’édition française

Jean-Yves Mollier

ISBN 9782358720748

411 pages, 15 €

 

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