Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

France-Allemagne : un tandem 2.0 est-il encore possible ?

Jean-Claude Perraudin*

Le 10ème Forum Européen et Franco-Allemand, organisé par Passages/le Pont le 9 octobre à Strasbourg en partenariat avec l’Université de Droit, avait choisi d’axer ses réflexions autour d’une question provoquante, illustration sans concessions des soubresauts que connait depuis plusieurs années la relation entre les deux Etats :

Le tandem franco-allemand : éclaireur ou fardeau pour l’Europe ?

Deux décennies plus tôt, le sujet aurait semblé décalé, l’axe franco-allemand étant alors considéré comme la charpente incontestée de l’Union européenne, même si les désaccords étaient déjà nombreux, notamment dans les domaines de l’énergie et de la défense. La gestion des déchets nucléaires et les gestations douloureuses de l’avion de transport A400M et de l’hélicoptère d’attaque Tigre en sont les exemples les plus connus. Néanmoins, la puissance cumulée des deux Etats en faisait une force de proposition et de stabilité qui profitait à l’ensemble de l’Union.

Mais après la catastrophe de Fukushima en 2011, la chancelière allemande a effectué une volte-face inattendue en décidant unilatéralement de renoncer au nucléaire, sans en prévenir les Etats-membres. Parallèlement, elle mettait en place un plan de développement massif des renouvelables – die Energiewende – au mépris des conséquences sur les réseaux électriques de ses voisins. Dès lors, la confiance a été rompue : la plupart des sujets sont devenus prétextes à polémique, alimentant une lente dégradation de la relation qui semble devoir ne jamais prendre fin.

On conservera toutefois de cette époque le soutien français à la désignation à deux reprises de Mme Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission européenne, malgré son projet de « Green deal » visant à imposer une transition énergétique largement inspirée du modèle allemand, très controversé au sein des Etats-membres du fait des contraintes qu’il fait supporter aux industriels. On se souviendra aussi du dossier de la taxonomie verte du nucléaire, pour lequel il aura fallu la détermination française et les efforts d’une large coalition d’Etats pour obtenir des avancées significatives, contrer l’influence allemande au sein de la Commission européenne et faire rejeter le recours autrichien le 15 septembre dernier.

A la fin du gouvernement d’Olaf Scholz, les tensions se sont exacerbées lorsque sont réapparus les dossiers de défense européenne et de réarmement, parmi lesquels les très sensibles choix sur l’avion de combat du futur (SCAF), du nouveau char de combat (MGCS) ou sur la stratégie d’utilisation des drones. Aucun des protagonistes ne semble disposé à aplanir les points de divergence et l’impasse reste totale.

Néanmoins, depuis l’installation du gouvernement de Friedrich Merz en mai 2025, les signaux se multiplient pour renouer une relation distendue, avec notamment la tenue le 29 août à Toulon du symbolique Conseil des ministres franco-allemand, mais tous les acteurs sont conscients que la marche vers une confiance retrouvée sera longue, même si le conflit armé à nos portes pousse à l’unité.

Enfin, l’Allemagne fait face aujourd’hui à une situation de pénurie d’énergie qu’elle n’a pas anticipée. Le pays souffre, dépendant du gaz russe et d’un Energiewende qui a atteint ses limites et qui ne peut plus cacher ses faiblesses, mais sans que sa prééminence économique et industrielle soit gravement remise en cause.

Dans ce contexte d’urgence, la question posée aux experts du Forum prend tout son sens. Le déséquilibre entre les deux Etats ne se réduira pas dans l’immédiat. D’ici là, il devra constituer un moteur de complémentarité, pour autant que la transparence, la confiance et le consensus soient partagés.

Si on dépasse les questions d’énergie et de défense qui ne peuvent s’apprécier qu’à long terme, le nombre et la diversité des préoccupations communes aux citoyens de deux pays croissent inexorablement. Sur le plan sociétal, la réduction de la bureaucratie, y compris au niveau européen, la biodiversité ou la place de l’agriculture méritent d’être examinés. Il en est de même pour l’approche de la relation entre décideurs, industriels et citoyens. L’Allemagne en a l’expérience avec le difficile et contesté développement des lignes électriques HT nord/sud. Concernant la recherche, le ciblage des financements, l’adéquation aux besoins légitimes des populations (le modèle des Fraunhofer a montré son efficacité) restent un vrai débat. La souveraineté numérique face à la montée de l’IA, le stockage de l’énergie, les carburants de synthèse ou l’hydrogène figurent parmi les sujets technologiques pour lesquels les marges de progrès restent énormes. La généralisation de l’électrification est un chantier mondial plébiscité pour la transition énergétique, mais redouté par les industriels des transports confrontés à la concurrence chinoise.

Le terme « tandem » ne doit pas être pris au pied de la lettre. Cette image qui symbolise la coordination ne comporte que deux équipiers dont un seul dirige. Le « tandem 2.0 » doit désormais évoluer dans le cadre et en collaboration avec une Europe qui comporte 27 Etats-membres. C’est à cette seule condition qu’il pourra être reconnu comme vecteur de progrès, notamment en matière de compétences et de coûts,

Si l’intérêt d’un partenariat bilatéral est favorable au partage de la charge, ses inconvénients sont connus, en premier lieu l’allongement des délais, grevés par les négociations visant à préserver ou à faire prévaloir les intérêts nationaux. Un autre obstacle s’y ajoute désormais : l’instabilité politique. La négociation de projets à long terme ne peut aboutir qu’avec la certitude que la versatilité ne viendra pas l’annuler en cours de réalisation. Les exemples de gâchis technologique et financier qui en ont été victimes pullulent. La centrale nucléaire de Zwentendorf en Autriche, abandonnée en 1978 alors qu’elle était presque terminée, n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Les récents verdicts des urnes en Allemagne et l’incertitude des prochains scrutins en France montrent des tendances incertaines qui ne peuvent être ignorées.

Pour réduire ce risque de retournement, plusieurs pistes méritent d’être explorées.

– Les accords étant d’autant plus équilibrés qu’ils sont trouvés entre partenaires de mêmes poids, il est urgent de redonner à notre pays une capacité de production puissante et diversifiée. Une industrie qui répond aux besoins de ses citoyens tout en offrant à ses partenaires étrangers une production reconnue de qualité reste la meilleure garantie face aux aléas de la géopolitique. L’Allemagne, qui l’a compris depuis des décennies, tire aujourd’hui les bénéfices de son Mittelstand, même si le succès n’est pas toujours au rendez-vous. La filière des panneaux photovoltaïques en a fait l’expérience, incapable de lutter contre l’offensive chinoise. L’industrie des batteries pourrait se retrouver dans la même situation en l’absence de mesures fortes.  

– Les institutions communautaires doivent être le moteur d’une transformation au bénéfice de tous les membres de l’Union. La recherche, l’innovation et l’investissement doivent être soutenus pour créer un véritable tissu industriel et économique souverain. Pour les projets de grande ampleur, elles doivent offrir des garanties et veiller au respect des engagements des acteurs.

– Côté français, il conviendrait d’examiner les pistes de sécurisation des investissements de long terme, par exemple en inscrivant le droit à l’énergie dans la Constitution, limitant ainsi les risques de retour en arrière d’un gouvernement qui n’adhérerait pas à un projet déjà engagé.

La question posée au Forum appelle une réponse plus complexe que les simples mots « éclaireur », « fardeau » ou « autant des deux ». Un retour à l’idyllique situation passée parait irréaliste, tant les attentes de citoyens et la situation internationale ont évolué. L’axe entre les deux pays mérite d’être recréé, dans un équilibre respectant les atouts de chacun, mais il ne saurait prospérer sans l’apport des autres nations, en premier lieu de nos partenaires de première heure que sont l’Italie, l’Espagne et la Belgique, et de tous ceux qui contribuent à la stabilité et à la prospérité de l’Union. Les collaborations renforcées, utilisées avec discernement, peuvent apporter des réponses face à la diversité des visions dans une Europe multiculturelle. La crise en matière de mix énergétique a montré l’intérêt de tels rapprochements face au jusqu’auboutisme idéologique.

Aucune alliance, quelle qu’elle soit, ne peut être garantie dans le contexte géopolitique mouvant d’aujourd’hui. La réponse la plus évidente aux exigences des citoyens pour leur futur est une industrie forte. La réindustrialisation française ne pourra se faire sans un effort national ambitieux et bien ciblé. Les progrès à réaliser dans des pans de son industrie qui ont été trop longtemps négligés montrent la voie à une occasion d’innover et de s’ouvrir à de nouvelles technologies afin de créer des partenariats équilibrés.

Encore faut-il trouver les finances, les partenaires et la volonté.

 

*Jean-Claude Perraudin, ancien adjoint à la Direction des Relations Internationales au CEA, était rapporteur lors du Xe Forum Européen et Franco-Allemand, dont les actes seront publiés dans le numéro 230 de la revue Passages. 

Plus de publications

Ancien adjoint à la Direction des Relations Internationales, CEA

Related Articles

Responses