BOUALEM SANSAL, L’HOMME DE TOUTES LES COMPLEXITES
MICHEL DRAY*
Le 19 février, dans les salons de la Maison de l’Amérique Latine, sous la houlette commune du Think-Tank le laboratoire de la République présidé par Jean-Michel Blanquer, du Comité International de Soutien à Boualem Sansal représenté par son fondateur, le politologue Arnaud Benedetti, l’essayiste Kamel Bencheikh a officiellement présenté l’ouvrage collectif « il est une fois Boualem Sansal » (1) dont il a été le coordinateur.
Un esprit libre.
Le visage fatigué, le regard un peu perdu malgré ses efforts de ne laisser rien paraître, sous les applaudissements, Boualem Sansal accède à la tribune. C’est la première la fois que je retrouve l’écrivain depuis sa libération. Sansal ni ne « se » raconte ni ne raconte : il parle. Depuis ce 16 novembre 2024 où il est emmené, poignets menottés jusqu’à cet avion allemand qui le conduit dans un hôpital militaire berlinois, il parle de sa vie carcérale, comme si le Temps qui a passé était plus indélébile que le tatouage le plus rebelle. Impossible de ne pas penser au Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler. « Pour survivre, il faut apprendre à être un prisonnier, accepter un monde qui n’a rien à voir avec celui des vivants » Les paroles de Sansal sont dures, à la limite du supportable. L’écrivain s’est retrouvé du jour au lendemain au cœur des mondes dystopiques qu’il n’a eu de cesse d’imaginer. L’imaginaire s’entrelace avec le réel, c’est la même folie. C’est la même démence. C’est la même absurdité. Placé dans un quartier de haute sécurité, Sansal est seul. Seul avec lui-même. Le monde extérieur, c’est le monde des autres. Ceux qui l’interrogent sans cesse sont les vrais maîtres des horloges. Le Temps, c’est eux… sauf que Sansal est un esprit libre.
Sansal Résistant démocrate ou Héraut d’inspiration droitière ?
Sansal lutte avec acharnement contre l’islamisme et le danger civilisationnel qu’il représente. Ce n’est pas un scoop. Ses propos n’ont jamais dévié d’un iota (2). J’observe le public avec l’impression d’attendre de lui une attaque en coupe réglée de la société algérienne. C’est mal connaître Boualem Sansal. Son but est clair : nous exhorter à refuser toutes tentations totalitaires. « La dictature n’a nul besoin d’apprendre, elle sait naturellement tout ce qu’elle doit savoir et n’a guère besoin de motif pour sévir » (3) a-t-il écrit dans un de ses livres. On a l’impression de lire du Hanna Arendt pour la bonne et simple raison que Sansal est fondamentalement démocrate ; pour ce qui est des Algériens, il ne sera jamais de ceux qui jettent le bébé avec l’eau du bain. Son discours reste inchangé à la différence, non négligeable sans doute, que la prison a passé dans sa vie. Il reste cet électron libre parfaitement incontrôlable. Il ne sera jamais, je ne sais quelle prise de guerre partisane ou idéologique …bien que d’aucuns le voudraient.
Tebboune pratique une diplomatie des otages.
La déclaration de Sansal est sans appel. Il rappelle les déclarations de Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie : « Nombreux sont, à Paris, ceux qui croient encore que le système Tebboune est le prolongement ou le successeur du système Bouteflika. Ce n’est pas le cas, les logiques et les logiciels des deux régimes sont différents. Il y avait à l’époque de Bouteflika une certaine rationalité : le pouvoir connaissait les lignes rouges à ne pas franchir, les provocations à éviter » (4) Je me souviens que, lors d’une discussion privée, Sansal m’avait dit que bon nombre d’Algériens avait mis tous leurs espoirs sur Mohamed Boudiaf, lequel fut exécuté par ceux qui voulaient que rien ne change. Un régime est généralement l’expression d’un récit national impliquant une réécriture de l’Histoire dans le seul but d’imposer un ordre contre lequel toute critique équivaudrait à un acte terroriste. Le système va plus loin. L’homme qui le met en place utilise le régime dictatorial pour assoir sa pratique maffieuse tel un parrain. Il est vrai que, après s’être rendu en Israël, Boualem Sansal ne fut point arrêté à l’aéroport d’Alger (5). Que le régime de Bouteflika fût totalitaire, cela ne fait guère de doute, mais il importe de le différencier du « système Tebboune » même si, chacun à sa manière, a fait de l’Algérie un univers absurdement kafkaïen.
QUID de Christophe Gleize ?
Je pense à Christophe Gleize, à sa jeunesse, à sa vie carcérale. À 35 ans, on a l’existence en chantier comme disait René Char. J’imagine Christophe au fond du trou, n’ayant que le visage de sa mère pour couverture de survie. Contre toute attente, Sansal est moins pessimiste que je pouvais l’imaginer. Pour lui, le fait que le ministre français de l’Intérieur reçu par le président Tebboune signifie un espoir, et si faible soit-il, c’est toujours bon à prendre. D’autre part, le transfert de Gleize dans un établissement pénitentiaire réputé pour être une « prison moderne », est pour l’écrivain un signe. À quand cependant un comité de soutien à Christophe Gleize composé de stars du monde sportif ? Au passage, étonnons-nous du silence de l’Équipe, qui le jour même de l’arrivée de Boualem Sansal à Berlin, a préféré faire sa Une …sur le classement de la Ligue, sans même qu’une photo fût-elle en médaillon, ne vînt rappeler au lecteur qu’un journaliste sportif venait de prendre sept ans de prison en Algérie pour avoir commenté un match de foot. Où sont-elles ces stars du monde sportif si promptes à signer un contrat publicitaire mais si pusillanimes quand ils considèrent le « terrain miné » ? Zidane après avoir été contacté aurait refusé d’être le président d’honneur d’un comité de soutien eu égard au fait que son fils joue dans les rangs de l’équipe nationale algérienne…
Je doute hélas que Christophe Gleize bénéficie du même tapage médiatique que celui en faveur de Boualem Sansal. Franchement cela n’est pas pour me réjouir ; pire, cela me met en colère.
(1) Il est une fois Boualem Sansal, éditions Frantz Fanon. Ont collaboré à cet ouvrage sous la direction de Kamel Bencheikh : Arnaud Benedetti, Laurence Biava, Jean-Michel Blanquer, Lyne Cohen-Solal, Michel Dray, Xavier Driencourt, Alexandre Jardin, Noëlle Lenoir.
(2) Qu’on se reporte à l’interview que Boualem Sansal m’a accordée en 2015 et parue dans les colonnes du magazine On peut également la lire sur le site web de la revue Le pont des idées.
(3) 2084- la fin du monde, Gallimard.
(4) Entretien accordé à la Nouvelle Revue Parlementaire, le 5 décembre 2025
(5) Dans un entretien privé, il m’avait confié sa certitude de se faire arrêter à l’aéroport —aller en Israël relève en Algérie de la haute trahison. Mais Bouteflika n’a rien tenté. Comme dit Xavier Driencourt, Bouteflika savait les limites qu’il ne fallait pas dépasser.
*Historien, coordinateur du Think-Tank international Zone Libre
-
Michel Drayhttps://lepontdesidees.fr/author/michel-dray/

Responses