Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

Chronique d’une éditrice – #1 L’effet Waouh

Catherine Brun*

Les plus belles histoires et les galères les plus mémorables commencent souvent avec un « pourquoi pas ? », mélange de confiance curieuse et de joyeuse inconscience.

— Accepterais-tu de devenir associée dans ma maison d’édition ?

— Mais pourquoi pas !

Une carrière en bout de course, le sentiment d’ « avoir bien donné » et l’angoisse sourde de se dire que le temps devant nous est compté et que les plats ne repasseront pas. L’affaire est vite entendue. Exit donc prix du Brent, quantités de biométhane et programmation pluriannuelle de l’énergie et bonjour Indesign, accord du participe passé pronominal et piles de manuscrits à lire. Un de mes anciens patrons dans ma vie d’avant disait toujours: « Il ne suffit pas de ne rien connaître à un métier pour penser y réussir mieux que les prédécesseurs ». Maxime de prudence marquée au coin du bon sens, mais Dieu merci, j’avais à mes côtés un professionnel qui trainait ses stylos depuis dix ans dans ce métier, prêt à éclairer mes premiers pas.

Il m’avait dit : « Tu verras, il y a des moments magiques dans ce métier. Des moments qui contrebalancent toutes les difficultés et les frustrations, et elles sont nombreuses ! ». C’est exactement l’impression que j’eus, en m’attaquant à ce manuscrit, bien calée dans un fauteuil de TGV. À la première ligne je fus accrochée, la fin de la page fut comme un coup de poing au plexus et à la fin du chapitre l’éditrice s’était effacée devant la lectrice, prête à rester dix minutes de plus au terminus pour terminer ce fichu manuscrit.

Qu’est ce qui fait un bon livre ? me demande-t-on souvent. Il n’y a pas une seule réponse, tout dépend du moment… et de sa conception du métier. Pour nous[1] ce sera toujours un ouvrage qui touche au cœur et plante une petite graine d’empathie et de curiosité pour l’Autre. L’Autre, vous voyez de qui je parle ? L’unité de ce groupe si particulier qu’on appelle « les Gens ». Ceux qu’on ne comprend pas et qui d’ailleurs nous le rendent bien.

Le livre que je tenais en main avait incontestablement tous les attributs du bon roman : une narration fluide, une perspective originale, une construction réussie et une trame psychologique costaude. Bien sûr quelques petites modifications à prévoir, on est éditeur tout de même. Qui en était l’auteur ? Un médecin psychiatre, musicien et compositeur, lecteur passionné — comme le rappelle Stephen King dans Écriture, Mémoires d’un métier, quelqu’un qui écrit est d’abord quelqu’un qui lit — dont un ami proche avait su libérer le besoin d’écrire.

Je ne vous divulgâcherai pas l’intrigue.

Sachez simplement en guise de mise en bouche qu’il s’agit d’un roman choral où des destins se croisent et s’enchevêtrent. Des destins marqués par les silences, par des événements inacceptables impossibles à verbaliser, avec lesquels il faut pourtant vivre sans espérer s’en remettre jamais. Et l’auteur sait ce dont il parle, par son métier mais pas seulement.

Un roman d’amour : l’amour qui reconstruit ou celui qui détruit. L’amour de la musique, également, avec quelques pages magnifiques sur l’alto.

Un roman d’émotions, sans grands mots, sans désespoir, sans jugement et sans complaisance. Un roman à hauteur d’humain, qui parle de la vie et de la place à y trouver.

 

Un roman de train, enfin. Pas un roman de gare, mais un roman où le train, omniprésent, n’a pas qu’un rôle anecdotique: le train comme lieu fermé, le train comme lieu de rencontre, le train comme symbole psychanalytique, le train comme allégorie du progrès scientifique.

 

Un extrait….

 

« J’ai treize ans, c’est la première fois que je prends le train tout seul. Mon billet est prêt, tout à l’heure je vais le présenter au contrôleur et il va me dire merci parce que je suis une grande personne. Une grande personne, on la reconnaît à ce qu’elle a dans la poche : moi, en plus du titre de transport, j’ai tout ce qu’il faut, la clé de la maison, mon porte-monnaie, une carte de bus, et même un stylo pour signer. J’ai d’ailleurs inventé une belle signature, mais je sais, je dois attendre un peu et rouler beaucoup avant de pouvoir faire des paraphes à la place de mes parents sans me faire enguirlander. […] Je prends mon courage à deux mains car c’est la chose la plus difficile à dire de toute ma vie, je n’ai pas le choix. J’ai grandi bien sûr, j’ai mon billet dans la poche, mais décidément je ne suis pas encore une grande personne, moi particulièrement d’ailleurs à treize ans, avec ma voix qui n’a pas encore mué. Si je lui demande quelque chose, va-t-il m’écouter ? Je n’en suis pas sûr mais il faut que je tente. Je me penche discrètement et lui dis tout bas à l’oreille, comme si c’était une confidence :

— S’il vous plaît, Monsieur, vous pouvez enlever votre main ?

Il s’exécute. Je suis soulagé, même si j’aurais aimé qu’il abaisse aussi l’accoudoir central. Très important, l’accoudoir central. Mais bon, il ne faut peut-être pas trop demander. »

Le Monde de Graham

Emmanuel Chavaneau

ISBN 9782492973406

190 pages, 17 €

Éditions CHUM

*éditrice aux Éditions CHUM

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