Des conflits sans fin
Emile H. Malet
Nous vivons une ère conflictuelle qui fragmente les sociétés, en témoignent le pullulement des communautarismes et autres fractures sociales, altère la politique et le politique en les privant de leur fonction médiatrice et réformatrice, rend la violence sinon acceptable ou pour le moins présente dans les interstices du vivre ensemble : pour en faire bien souvent un vivre côte à côte, selon l’expression de Gérard Collomb, ancien ministre de l’Intérieur. Comment s’étonner que de ce fracas socio-culturel, qui n’épargne pas plus l’Occident que l’Orient, Asie et Afrique incluses, émergent des sentiments sombres comme le ressentiment, la frustration, la xénophobie, l’antisémitisme… et la guerre des peuples et des tribus.
On pourra trouver cette comparaison hasardeuse en s’interrogeant sur la proximité entre l’archipélisation des sociétés et la conflictualisation du monde. Et pourtant, c’est ce que nous observons au regard d’un monde devenu de plus en plus chaotique et des sociétés tiraillées par des intérêts catégoriels et égoïstes. Tout se passe comme si l’absence d’un ordre international — en témoigne l’obsolescence des Nations-Unis — alimentait par réaction un désordre mondial, ponctué par des conflits sans fin, que ce soit au Proche et Moyen Orient, en Europe orientale et dans d’autres contrées planétaires.
Ces conflits durables, s’agissant notamment des guerres entre des Etats (Israël, Liban, Iran, monarchies du golfe… Etats-Unis ; Ukraine, pays européens, Biélorussie, Russie ; voire des groupes terroristes : Hamas, Hezbollah, Houthis…), mêlent des protagonistes disposant d’armements importants et se livrant à des combats meurtriers et ils ont tendance à s’étendre à des composantes religieuses, économiques, socio-culturelles et géostratégiques. Il en résulte un embrasement civilisationnel qui rend ces conflits difficilement solubles à des négociations entre des adversaires clairement identifiés.
Dans le cas du conflit israélo-palestinien, jusqu’à la négociation avortée de Taba en janvier 2001, entre Israéliens et Palestiniens et sous l’égide de l’Egypte et des Etats-Unis, une solution pacifique paraissait concevable et acceptable pour Israël et l’Autorité palestinienne sur la base de deux Etats souverains vivant côte à côte. Il n’en fût rien, l’islamisme et le nationalisme aidant, l’intrusion de pays tiers hostiles (Iran…), l’implication de grandes puissances et la rapacité de forts intérêts économiques (pétrole, ressources…), l’émergence de groupes terroristes (Hamas, Hezbollah et autres djihads), tout cela s’agrégeant indistinctement pour élargir le conflit en le rendant tributaire de considérations géopolitiques, socio-culturelles et géostratégiques nouvelles. Par ailleurs, et cela rejoint nos premières observations, ce conflit déborde de son lit moyen-oriental pour enfiévrer les grandes métropoles planétaires à l’aune d’un palestinisme militant et d’un antisémitisme récurrent. La chienlit, dont parlait De Gaulle.
Dans le cas de la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine, nonobstant des enjeux politiques et stratégiques spécifiques, nous observons la même extension de ce conflit commencé dès l’annexion russe de la Crimée en 2014 et se poursuivant avec la guerre très meurtrière débutée en 2022 et toujours en cours. Après des centaines de milliers de morts et autant d’armements utilisés/détruits sur le champ de bataille, il n’y a ni vainqueur ni vaincu et l’horizon d’une paix s’avère lointain. Si la dispute de territoires reste d’actualité pour l’ogre russe, nous observons que cette guerre a induit une kyrielle de transformations majeures en Europe. Les pays européens augmentent substantiellement leurs dépenses militaires et l’Allemagne aura dans une décennie la première armée européenne. Le parapluie militaire américain est en voie de disparition et l’avenir de l’OTAN parait menacé. En termes d’armements dont disposent les protagonistes russo-ukrainiens, la quasi-planète y pourvoie ouvertement ou avec discrétion. D’autres interrogations aussi : Que restera-t-il de la dimension européenne de la Russie ? L’Ukraine intégrera-t-elle l’Union européenne ? Bref, la guerre d’Ukraine est en train de changer la face de l’Europe… et même du monde. La preuve, si besoin est : ces conflits intervenant dans le chaudron des civilisations ont des conséquences bien au-delà du sort de leurs protagonistes directs et sont appelés à durer. Surtout dans un monde secoué par les empires et la force.
Editorial à retrouver dans le numéro 230 de Passages, “Le tandem franco-allemand : éclaireur ou fardeau pour l’Europe ?”
Journaliste, directeur de la Revue Passages et de l’Association ADAPes, animateur de l’émission « Ces idées qui gouvernent le monde » sur LCP, président de Le Pont des Idées
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