Les Empires et la force
Edouard Guillaud*
Je ne vais pas faire une nième conférence sur les Empires, tellement c’est devenu à la mode. Tellement à la mode d’ailleurs que l’IA conversationnelle (ChatGPT, Claude, GROK, Mistral et autres) ont fini par intégrer les multiples publications dans leurs bases de données et, par conséquent, reconnaissent enfin – quatre ans après la première identification par un « humain »-, la résurgence du phénomène impérial au XXIème siècle.
Bien sûr nous ne parlons pas seulement des empires du modèle antique, qui étaient essentiellement géographiques et finissaient par imposer des valeurs communes – aujourd’hui on dirait des normes- en matière de droit, de commerce, de religion, de culture et de langue.
Aujourd’hui on peut distinguer plusieurs sortes d’empires, à l’ancienne d’abord tels la Chine, les Etats-Unis, des proto ou pseudo-empires, tels la Russie, la Turquie, l’Iran, et des empires virtuels enfin tels DAESH ou l’Etat islamique mais aussi Tik-Tok, le groupe META (Facebook, Instagram et WhatsApp) ou la nébuleuse à vocation impériale d’Elon Musk.
De même qu’il y a plusieurs versions d’empires, il y a plusieurs types de force :
- Visible, le plus souvent brutale (polices, militaires ou mercenaires ou milices) ou subtile ( diplomatique quand elle est publique),
- Discrète ( influence, soft power) ; c’est également le royaume des services étatiques mais aussi des officines plus ou moins privées et donc plus ou moins indépendantes,
- Invisible (guerre de l’information, fake news, manipulations, utilisation dévoyée de l’IA). C’est le côté sombre de la Force, pour revenir à la Guerre des Etoiles.
Qu’elles soient visibles, discrètes ou invisibles, ces forces, cette Force, s’appuient toujours sur un substrat brutal : la puissance pure, physique et matérielle, qui se traduit le plus souvent par la présence d’une force militaire et l’absence d’inhibition quant à son emploi.
Nous sommes entrés dans un monde de compétition armée qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive.
Le modèle impérial contemporain ne s’appuie pas autant qu’avant sur la conquête, l’administration, en général directe, l’exploitation économique des périphéries et le caractère captif des marchés locaux.
Il utilise davantage ce que je qualifierai de coercition de velours (mais il s’agit bien de coercition tout de même) en jouant sur les chaînes de dépendance économique, la possession et la gestion des infrastructures numériques, l’extraterritorialité de son droit (tout le monde comprend que les Etats-Unis en ont fait une arme majeur, qui a coûté des dizaines de milliards au reste du monde), les réseaux financiers, l’influence académique et culturelle, mais aussi le soutien à la recherche et aux chercheurs, l’avance technologique (fugace par nature mais qui impressionne toujours) et enfin, last but not least, la création, l’écriture ou la réécriture d’un roman national et impérial.
On parle alors :
- d’hégémonie,
- d’empire informel,
- de sphère d’influence,
- ou de puissance systémique.
Quels sont les grands pôles impériaux contemporains
Les États-Unis : de l’hyperpuissance à la superpuissance.
Avec une interrogation : combien de temps pourront-ils préserver leur prééminence ?
Aujourd’hui, on a plutôt l’impression d’avoir à faire à un muscle (la tête) et deux cerveaux (les bras). C’est sans doute conjoncturel mais néanmoins inquiétant.
Alors qu’il y a plus d’un siècle, Theodore Roosevelt théorisait la puissance américaine en disant « speak softly but carry a big stick », la pratique actuelle du pouvoir américain est beaucoup plus du genre : « la puissance fait le droit » ou « might makes right ».
Néanmoins, les États-Unis restent la puissance la plus proche d’un empire global. Ils sont adeptes du hard power qui correspond à la contrainte ouverte et publique : par leur puissance militaire et leur poids économique bien sûr mais aussi par leur budget militaire incomparable, la domination du dollar et leurs capacités cyber et spatiales majeures.
Ils n’hésitent pas à utiliser toutes les armes non-militaires imaginables, des sanctions financières à l’extraterritorialité du droit américain, des règles d’exportation pour les matériels et composants dits « duaux » à la constante relecture, voire à la dénonciation, d’accords en tous genres aux pressions diplomatiques et aux ingérences les plus éhontées.
Le soft power désigne la capacité d’attraction. Les États-Unis dominent encore l’imaginaire culturel mondial, par le cinéma, les universités et grâce aux plateformes numériques. Pour combien de temps encore ? Si le titulaire actuel de la Maison Blanche impressionne par son inculture, sa brutalité et son ego, ne nous y trompons pas : ils ne reviendront pas en arrière.
Finalement, on peut décrire le modèle américain comme un empilement de réseaux :
- normes,
- finance,
- technologies,
- culture, • sécurité.
La politique américaine actuelle les fragilise tous et nous, Européens, avons un peu de mal à en tirer les conséquences. Et pourtant, la situation est mouvante.
En effet les trois grandes faiblesses des Etats-unis sont d’une part la méconnaissance de l’Histoire, leur messianisme conquérant et leur impatience.
La Chine est le deuxième empire par sa taille et sa puissance technico-commerciale
Il existe bien sûr un hard power qui s’appuie comme il se doit d’abord sur une montée en puissance militaire, essentiellement destinée actuellement au contrôle maritime (c’est la militarisation de la mer de Chine, la pression sur Taïwan), des cybercapacités impressionnantes qui appuient la montée en puissance de l’IA, et une politique d’infrastructures mondiales (Nouvelles routes de la Soie),
Le soft power chinois s’appuie de manière classique sur la séduction de médias internationaux, le développement très rapide d’instituts culturels (les instituts Confucius), et une politique globale et concertée d’investissements et de diplomatie économique.
Les objectifs sont multiples : sécuriser les approvisionnements tout en créant des dépendances, étendre l’influence chinoise en structurant un espace économique centré sur Pékin.
L’étrange alliage formé par un extrême contrôle étatique, un capitalisme des plus sauvages et un nationalisme revanchard sur l’Histoire n’est pourtant pas une garantie de réussite dans la compétition avec les USA.
Le rêve de puissance civilisationnelle et technologique peut se révéler un leurre en raison de faiblesses inhérentes : une démographie à la pyramide inversée, la course en avant à la croissance économique comme contrepartie au contrôle extrême des populations et des libertés, le refus inhérent au confucianisme de toute rupture puisque ce serait la fin de l’harmonie.
La Russie : pseudo-empire géopolitique et hybride
A la recherche de la grandeur perdue de l’URSS, et trompée par sa propre analyse des ressorts de la Russie Impériale d’avant la Révolution d’Octobre, elle possède un poids économique plus limité, mais conserve une forte capacité de nuisance et de projection stratégique.
En matière de hard power, la Russie dispose d’un arsenal nucléaire (dont elle utilise maladroitement la grammaire de dissuasion, pour impressionner les foules occidentales), et de ressources énergétiques et minières considérables.
Contrairement à ses espérances, tant ses armées que ses mercenaires montrent leurs limites sur toute la planète, de l’Ukraine au Sahel en passant par la Syrie.
Son soft power reste considérable. D’abord par ses relais dans les médias internationaux, ses réseaux d’influence (sociaux et idéologiques), une certaine influence religieuse, et aussi un discours anti-occidental bien rodé depuis 110 ans.
Mais surtout par le grand savoir-faire des ses services en matière de désinformation, d’actions de déstabilisation (sur les mosquées, les synagogues, etc.), de compromission, sans oublier bien sûr la guerre cyber, directe ou par l’intermédiaire de groupes mafieux.
Il s’agit d’une stratégie hybride assumée, dont les partis politiques français, pour citer des exemples, ont déjà été victimes (pour certains il y a déjà dix ans !).
L’objectif est toujours de déstabiliser, fragmenter et épuiser les adversaires.
Mais en réalité, la Russie est faible : démographie en berne, diminution de l’espérance de vie, rejet latent des privations liées à la guerre d’Ukraine, vassalisation en cours vis-à-vis de la Chine.
L’Iran
Rapidement quelques mots sur l’imaginaire puissant que constitue encore l’empire perse d’il y a 2500 ans et ses conséquences aujourd’hui.
Les mollahs ont utilisé le chiisme comme une revanche sur les Arabes majoritairement sunnites et les Européens (Russes inclus) qui ont joué jusque dans les années cinquante le Grand Jeu sur leur territoire.
C’est l’alliance du chiisme et du nationalisme qui leur a permis de tenir 47 ans. Aujourd’hui, leur régime vient de tomber et l’Iran est passé d’une dictature militarothéocratique à une vulgaire dictature sécuritaire.
Il n’en reste pas moins que les capacités d’analyse et le savoir-faire diplomatique sont intacts, comme le montre leur actuelle victoire stratégique vis-à-vis des Etats-Unis.
Le malheureux peuple iranien va encore souffrir plusieurs années avant de retrouver la liberté. L’affaiblissement du Hamas et du Hezbollah sont, malgré tout, d’excellentes nouvelles pour le reste du monde.
La Turquie
Erdogan est à la recherche d’un monde perdu. Il a rejeté le kémalisme laïc, a pour boussole un islam traditionnel, avec une vision de l’Islam politique propre plutôt que celle des Frères Musulmans.
Devenue puissance économique et militaire, elle associe hard et soft power en particulier en Afrique, après avoir tenté sans succès de fédérer le monde turcophone d’origine, de l’Anatolie jusqu’au Xin Jiang en passant par le Caucase et tous les « Stans » d’Asie centrale.
Nous devons mieux la connaître, ne serait-ce que pour la contrer si nécessaire.
Je précise ici que je n’ai rien contre eux ou contre qui que ce soit ; les Etats n’ont pas d’amis, juste des intérêts…
L’Inde
C’est la grande inconnue : que va faire Modi ? Vers où va ce pays qualifié de « plus grande démocratie du monde » ?
Si l’Inde ne possède pas encore un outil militaire de premier rang, elle le développe très vite. Pas seulement contre l’ennemi de toujours : le Pakistan, mais aussi contre le rival dont elle prévoit le déclin et le sursaut associé : la Chine.
Le tracé des frontières dans l’Himalaya, le contrôle des ressources d’eau qui s’y trouvent et une hostilité ancestrale font que les 8 800 mètres de l’Everest ne seront peut-être pas une barrière suffisante pour éviter un conflit ; de bas niveau grâce au caractère nucléaire des deux puissances, mais un conflit tout de même.
La masse et la structure démographique (au contraire de la Chine qui possède une pyramide inversée) joueront forcément un rôle grandissant.
Ce pays est un réservoir incroyable d’ingénieurs… Demandez à Cap Gemini !
L’Inde exerce d’abord son soft power sur le pourtour de l’océan Indien, pas seulement sur les Seychelles et l’île Maurice, mais aussi sur la côte continentale africaine (Durban par exemple est à majorité indienne) et même en Oman (les turbans dont ls plus prisés sont issus du Cachemire).
Je rappellerai simplement qu’il lui a fallu du temps pour accepter la présence française dans la Commission de l’Océan Indien, tant elle s’y considère comme le grand frère incontesté et ont longtemps vu d’un mauvais œil notre présence à La Réunion.
Les ONG Islamistes
La force du rêve, l’exclusion, l’injustice et la misère sont les sources du recrutement. Tout ceci définit une sorte de « zone de chalandise », qui malheureusement n’est pas prêt de s’éteindre, d’autant plus que nos sociétés occidentales ont une capacité incomparable à générer des idiots utiles.
Influence religieuse et volonté hégémonique ont transformé ces ONG en empires spirituels, pour le plus grand malheur de l’humanité.
La lutte contre ces pseudo empire est longue, difficile, et peut hélas facilement déraper, comme le montre l’Histoire récente Afghanistan, Irak, etc.
Les GAFAM et autres équivalents
Il est difficile de ne pas mentionner les grandes nébuleuses technologiques, tant l’hubris de la plupart de leurs patrons donne régulièrement lieu à des déclaration aussi inquiétantes qu’absurdes, depuis la migration en masse vers Mars jusqu’aux implants neuronaux dès la naissance. L’arrivée de l’intelligence artificielle, le rêve transhumaniste, les relents d’eugénisme sont autant de points à surveiller : les dérapages pourraient être rapides même si je ne crois pas à leur caractère irréversible.
Pour une fois, c’est l’Europe et plus précisément l’UE qui est en pointe dans le développement contrôlé de ces nouvelles technologies et dans le cadrage des dirigeants de ces mastodontes quasi impériaux.
Je viens de mentionner l’UE et je terminerai par
Le cas particulier de l’Union européenne ou le presqu’empire qui refusait de l’être, quitte à en mourir.
Indubitablement, l’Union européenne n’est pas un empire classique, ni même un proto ou un pseudo-empire ; mais elle exerce néanmoins une influence considérable dans un certain nombre de domaines.
Elle ne possède pas de hard power, ne serait-ce que parce que ses pères fondateurs en avaient une sainte horreur et préféraient s’en remettre, dans ce domaine, au grand frère américain, en détournant pudiquement le regard.
Sa force principale réside dans le soft power réglementaire, par ses normes juridiques, techniques, commerciales, par la régulation qu’elle met en place et par divers instruments économiques et financiers, tels que l’aide au développement, pour ses membres comme pour ses partenaires extérieurs.
Dans le monde qui nous entoure et alors que les avancées technologiques des uns ou des autres ne durent que jusqu’à la prochaine révolution technologique (un clou chasse l’autre, en quelque sorte), il est temps de réfléchir à ce que l’absence de hard power peut nous coûter, à nous Européens :
- Vassalisation par les USA ?
- Colonisation économique par la Chine ?
Tel est le choix auquel nous, habitants du continent européen, sommes confrontés.
Je n’ai pas mentionné la Russie : elle n’a ni la puissance économique et industrielle, ni la démographie pour pouvoir nous imposer sa volonté. Elle a l’énergie, les matières premières et l’espace ; c’est beaucoup mais insuffisant pour rester longtemps autonome. Elle aussi devra choisir : revenir en Europe ou devenir colonie chinoise.
Nos limites actuelles sont connues : absence de vision stratégique partagée, dépendance militaire importante vis-à-vis des États-Unis, incapacité démontrée à projeter une puissance coercitive unifiée.
L’UE n’est, hélas, qu’une puissance normative.
Sera-t-elle capable de franchir le Rubicon de la puissance ? Je vous laisse le soin d’y répondre par vous-même.
Au terme de cet exposé, revenons à quelques fondamentaux, désagréables à énoncer mais indubitables.
Le hard power repose sur la contrainte. Il agit principalement par la peur, la menace mais aussi par l’envie de gagner.
Le soft power agit par la persuasion et le prestige que confère la prise de positions « raisonnables ».
Le smart power combine, lui, coercition avec influence et information, économie avec technologie.
C’est ce smart power qui se décline principalement en stratégies hybrides, qui ont soustendu cet exposé et dont nous voyons tous les jours les manifestations, des coupures de réseaux aux fake news, des vols de données aux faits divers manipulés.
Puisque le monde tend vers une structure multipolaire et malheureusement conflictuelle, regardons les choses en face et choisissons notre avenir. Pour nous Européens, ce n’est pas une question de moyens, ce n’est pas une question de technologie, ce n’est pas une question d’IA, ce n’est pas une question de ressources humaines, c’est une question de VOLONTE.
*Amiral et ancien chef d’Etat-major des armées (CEMA) de 2010 à 2014
Cet article reprend la conférence d’Edouard Guillaud, organisée par Passages-ADAPes et la mairie du VI qui s’est déroulée le 28 mai à la mairie. Vous retrouverez cet article dans un prochain numéro.

Responses