« Électrifier vite tout ce qui peut l’être raisonnablement » : certes, mais…
Philippe Vesseron*
Les expressions utilisées dans les débats actuels sont très marquées par les redoutables évènements récents : la canicule, les sécheresses, les guerres et la crise déclenchée – mais il faut y regarder de plus près : donnons-nous tous le même sens aux mots ?
L’objectif de réduire l’utilisation du gaz, du pétrole et du charbon n’est plus guère contesté en France même si nos motivations sont très différentes : coûts et aléas des importations, changement climatique, pollutions de l’air… Ce consensus rencontre vite des limites lorsqu’on doit réfléchir aux options de remplacement, en particulier parce que nous restons héritiers de certains débats vieux d’un demi-siècle, sur les avantages et inconvénients de l’énergie nucléaire, des barrages obstacles aux poissons migrateurs, coûts du nouveau nucléaire, coûts et impacts de l’éolien et du solaire voire aussi incidences de l’utilisation de la biomasse… Ces débats sont largement internationaux, donc sources d’information ouverte même s’il n’y a pas consensus. Mais nous avons aussi des angles morts nationaux qui perdurent : acceptation ou contestation des dogmes de la « libre concurrence », confirmation ou abrogation de l’interdiction de la recherche des hydrocarbures, plans nucléaires « 80 ans », possibilités d’approvisionnement en métaux et terres rares, calendriers des besoins, enjeux industriels, … Il me semble qu’un chantier essentiel est de clarifier et de réduire les coûts complets des futurs moyens de production, nucléaires, éoliens et solaires. C’est urgent et prendra sans doute 18 mois. Ce délai n’impose pas de retarder l’électrification de tout ce qui peut l’être raisonnablement : nous avons mis un terme aux idées folles affirmant que la norme est l’arrêt d’une installation amortie, réacteur nucléaire de 50 ans ou barrage à la fin de la concession ; comme la consommation stagne, du fait notamment de la désindustrialisation, nous sommes en surcapacité de production. Beaucoup sont mobilisés pour le maintien en activité des réacteurs et barrages existants, le changement des turbines, le redressement des coefficients de fonctionnement : toutes actions qui apportent des MWh très rentables et qu’il faut donc impérativement renforcer.
Bref, la situation commande d’engager sans attendre le délai de 18 mois les politiques d’électrification raisonnablement disponibles.
Le faisons-nous réellement ? Regardons successivement les mobilités, les industries et le résidentiel.
Sur la mobilité, beaucoup d’attention est apportée au développement de la voiture électrique mais qu’en est-il des deux roues, du métro, du tram, du train ? La crise actuelle ne va pas accélérer le renouvellement du parc automobile en France !
Sur l’électricité dans l’industrie, il faut lire le rapport remis par le député Raphaël Schellenberger dont j’aime bien le sous-titre « Produire en France avec l’énergie de France ». Il insiste sur le triple atout de l’électricité dans notre pays : décarbonée, disponible, compétitive et sur la nécessité de préserver chacune des trois dimensions. Il faudra maintenant ouvrir des débats branche par branche, sans doute en commençant par les data centers et la chimie.
Pour le résidentiel/tertiaire, 2026 est pour l’électrification un tournant majeur : la canicule que nous avons subie impose de considérer dorénavant le contrôle de la température d’été comme autre chose qu’un élément de confort, dans les écoles, les logements, les hôpitaux… Déjà en 2023 la canicule avait provoqué 15000 décès (voire même 19000).
Depuis 1974, nous avons en France utilisé des calculs en « énergie primaire » pour ostraciser le radiateur électrique sans voir que nous bannissions simultanément la climatisation. Il faut sortir de ce piège autrement qu’à reculons : je recommande d’adopter au plus vite la même valeur de 1 pour les Coefficients en Energie Primaire (CEP) de l’électricité, du gaz, du fuel, … C’est dans ce domaine indispensable pour un vrai mouvement d’électrification. Certes ne faut-il pas oublier le développement des puits canadiens et des pompes à chaleur géothermiques mais l’urgence “coût/bénéfice” me paraît être la correction de trajectoire sur les CEP !
Bref, les débats en France sur le climat ne devraient pas porter trop uniquement sur la production d’énergie, nucléaire, hydroélectrique, éolien, solaire, … : l’adaptation au changement climatique est pour l’immédiat un chantier aussi important, y compris en termes de souveraineté.
*Délégué aux risques majeurs de 1996 à 2003
Ingénieur général des mines et ancien délégué aux risques majeurs
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