Canicule : to clim or not to clim
Philippe Vesseron*
La canicule qui affecte gravement l’essentiel du pays déclenche des discours très contradictoires, largement recopiés de prises de position accumulées depuis des dizaines d’années. Il me paraît urgent que nous revisitions cette jungle, en reconnaissant les erreurs que les uns et les autres avons pu commettre.
Beaucoup de nos conceptions remontent aux analyses affirmées en France pour répondre au « rapport du Club de Rome » et au choc pétrolier de 1973 : réduire la consommation d’énergie primaire, engager un combat contre le chauffage électrique puisque beaucoup des centrales fonctionnaient au fuel ou au charbon, … S’y sont ensuite ajoutées les préoccupations de la lutte contre le changement climatique, renforcées au niveau international par la Convention de Rio (1992) et l’Accord de Paris (2015). Nous avons construit en réponse un ensemble de conceptions, de règles, de professions, de politiques publiques avec ou sans financement. Un certain nombre de contradictions ont été cicatrisées avec difficulté, comme sur l’hydroélectricité, de l’enthousiasme pour la « houille blanche » aux polémiques sur la circulation des poissons ou la contradiction avec les politiques de mise en concurrence… Le résultat est une situation qu’il faudra continuer à faire évoluer : nous gardons dans le résidentiel une ostracisation de l’électricité, nous avons construit un monde de la rénovation des bâtiments essentiellement orienté vers la réduction du besoin de chauffage… On parle peu de « climatisation » comme si travailler sur l’adaptation au changement climatique était une trahison face à la politique de prévention. Il fallut d’ailleurs répondre accessoirement à une question mineure mais mal anticipée jusque 2015 : l’impact comme gaz à effet de serre des gaz utilisés dans les climatiseurs (mais quid des climatisations des automobiles ou des réfrigérateurs si répandus ?)
Au demeurant, l’ostracisation du climatiseur a fait des victimes collatérales : d’autres technologies permettent de répondre au besoin de rafraichissement, comme le « puits canadien » ou « le couplage pompe à chaleur et géothermie à faible profondeur ». Dans les deux cas on apporte une réponse de bonne économie au double besoin de chauffage en hiver et de climatisation en été. Bien entendu ces technologies sont plus appropriées à la construction neuve qu’à la rénovation et en tout état de cause ne peuvent assurer la même réponse immédiate que le climatiseur mobile, surtout si celui-ci est disponible en juin 2026… Mais il n’est pas douteux que l’ostracisation de l’électricité reste dissuasive pour la pompe à chaleur comme pour le climatiseur. Un véhicule essentiel est le mécanisme des Coefficients d’équivalence en Energie Primaire : certes le CEP de l’électricité n’est plus le célèbre 2,58 mais même ramené à 1,9 il reste très supérieur au coefficient du gaz et fait abusivement classer « passoire thermique » un grand nombre de logements…
Que faire ?
Je recommande de bien séparer les échelles de temps dans les débats prévention/adaptation : la canicule actuelle appelle des actions immédiates dans les écoles, les hôpitaux et les logements (les bureaux et les commerces sont spontanément mieux équipés). Et bien sûr des actions de solidarité pour forcer les personnes isolées à se réhydrater même si elles n’ont pas soif. Quels qu’aient été les choix antérieurs, il est important de prendre immédiatement les mesures d’adaptation permettant d’éviter en 2026 le retour des 15000 voire même 19000 morts de la canicule de 2003.
Il va dans l’avenir s’imposer que les stratégies d’adaptation intègrent le besoin d’électrification, indispensable au développement de l’utilisation de la pompe à chaleur et du climatiseur. Pour affirmer cette nécessité, je recommande d’aligner immédiatement le CEP de l’électricité et celui du gaz. Le coût budgétaire est nul et il s’agira d’un message clair pour l’avenir.
La stratégie collective en France a beaucoup mis l’accent sur la prévention de la consommation d’énergie et sur l’éradication des « passoires thermiques » en oubliant la question des « bouilloires ». Je recommande que les langages de « l’écosystème du DPE » (pour reprendre une expression de la Cour des Comptes) équilibrent au plus vite les deux dimensions. Immédiatement, on pourrait supprimer l’interdiction de mise en location des « passoires thermiques » qui est aujourd’hui très décalée, compte tenu de surcroît de la pénurie de logements.
Bref, la crise actuelle est grave et appelle à la fois des actions immédiates pour éviter le recommencement de 2003 et à la fois des virages réels pour réorienter ce qui doit l’être pour l’avenir, même si l’autocritique est un mécanisme passé de mode !
*Ingénieur des mines, ancien président du BRGM
Ingénieur général des mines et ancien délégué aux risques majeurs
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Philippe Vesseronhttps://lepontdesidees.fr/author/pvesseronauteur/
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