Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

Canicule : l’urgence de renforcer notre résilience

Philippe Vesseron*

Au mois de juin 2026, on sonnait l’alarme sur la canicule et les impacts qu’elle allait avoir en France sur les jeunes et les vieux, les bienportants et les malades, …. En juillet, les gigantesques feux de forêts montrent un pays qui soufre mais aussi une mobilisation et des solidarités étonnantes. Que retenir du mois d’août ? Que seront les étés suivants ? Nous ne devons pas oublier que la canicule de 2003 a été responsable de 15 000 décès !  

Plus grand monde (sauf peut-être le Président Trump !) ne persiste à nier le changement climatique et ses causes anthropiques. L’atmosphère de la planète fonctionne globalement comme une « grande marmite » où s’additionnent les rejets de gaz à effet de serre venus de chacun des continents. L’Accord de Paris en 2015 a acté une volonté internationale de maîtriser ces émissions et la France est plutôt dans les bons élèves grâce notamment à une électricité très décarbonée – mais à cause aussi (hélas) d’une grave désindustrialisation. Je reste cela dit sceptique sur la cohérence entre les objectifs mondiaux de réduction des émissions et la démographie dans certains pays (sauf création rapide d’un mécanisme à inventer) : imagine-t-on par exemple de refuser aux jeunes africains la possibilité d’accéder à un niveau acceptable de consommation énergétique par individu ?  

Bref, pour les dix années qui viennent, c’est le panorama international déjà engagé qui déterminera la situation climatique en France comme en Europe : nous pesons si peu par rapport au reste du monde malgré des déclarations fracassantes ! Pourtant, curieusement, l’accent est toujours mis ici par tous sur la politique énergétique, production et consommation, très rarement sur l’adaptation au changement climatique. L’année 2026 confirme donc à mon avis qu’il est essentiel de parler clairement de la nécessité de nous adapter à cette nouvelle donne.

On sent bien que les incendies de forêts appelleront des décisions fortes de budgets, d’économies, d’agriculture, d’organisation, de formation et de mobilisation : les rendez-vous viendront vite ! Même s’il ne faudra pas négliger l’aménagement du territoire ni la sûreté (réseaux, nucléaire, Seveso) ni les mondes de l’eau, le retour d’expérience devrait être assez consensuel, … En revanche, j’ai plus d’inquiétude sur l’autre versant des questions posées par la canicule : l’adaptation des conditions de vie et le renforcement de la résilience. Le champ est large mais, en particulier, quelles actions pour assurer une température correcte dans les écoles, les hôpitaux, les EHPAD, les logements, les lieux de travail ? Même s’ils ont été stoppés net par les incendies, les débats du mois de juin m’ont donné à penser que beaucoup de points restent à reprendre.

Là aussi, il faut mobiliser la solidarité : beaucoup des décès peuvent être causés par la déshydratation de personnes que la canicule prive de la sensation de soif. Si vous avez pour voisin une personne isolée, prenez l’initiative de passer la forcer à boire !

Mais quid du rafraichissement à demander à des ventilateurs ou à des climatiseurs ? Nous vivons largement dans ce domaine sur des idées arrêtées pour répondre au choc pétrolier de décembre 1973 : l’objectif consensuel en France a été de réduire toutes les consommations d’énergie dans les transports, l’industrie, l’habitat. A l’époque, la majorité des centrales électriques fonctionnaient au charbon ou au fuel : on a donc à partir de ce moment commencé à ostraciser l’électricité dans les règlements concernant le bâtiment. Et à imposer le dogme d’éviter de parler de l’adaptation au changement climatique : ne serait-ce pas exprimer un doute sur la réussite des actions de prévention sur lesquelles nous nous mobilisions en France et ailleurs ? Et les plans d’économie d’énergie des années 70 se transmutent ici à partir de la fin du siècle en actions de protection du climat, sans vraie réévaluation.

Ce cheminement a conduit à méconnaître deux changements majeurs : d’une part, contrairement à 1973, l’électricité est aujourd’hui très disponible et très décarbonée en France ; d’autre part, l’évolution du climat global impose que nous disposions de mesures d’adaptation. Or la démarche qui ostracisait le chauffage à l’électricité a fait une victime collatérale : la climatisation. Le résultat est qu’en France on a beaucoup moins de climatiseurs que dans les pays comparables, que ce soit dans les écoles, les logements ou les hôpitaux. L’accent sur la seule réduction de la consommation d’énergie mis par les autorités, les établissements qui subventionnent, les entreprises de rénovation, les experts et diagnostiqueurs a conduit à un discours implicitement négatif sur les actions nécessaires pour le « confort d’été » (à l’inverse de ce qui s’est passé pour la climatisation dans les automobiles…). Le mot de « confort » exprimait à lui seul une disqualification du sujet !

 

Que faire aujourd’hui ?

Immédiatement donc, dire et redire la nécessité de maîtriser la température dans les écoles, logements, hôpitaux et l’importance de faire boire les personnes isolées qui risquent la déshydratation. N’oublions pas une des leçons de 2003 : l’impact de la canicule ne concerne pas seulement les personnes âgées !

Deuxièmement, faciliter l’installation de climatiseurs dans le bâti existant, par exemple en privilégiant l’utilisation des cours intérieures pour éviter la dégradation esthétique des façades. On doit pouvoir accélérer la modification des règlements de copropriété !

Troisièmement, mettre un terme à l’ostracisation de l’électricité dans la construction neuve et la rénovation. Il faudra un réinvestissement culturel important dans les mondes du Diagnostic de Performance Énergétique (DPE), de la Réglementation Environnementale (RE2020), de Maprimrénov, … Il faut cesser de ne penser que « passoires énergétiques », en oubliant les « bouilloires thermiques » ! Un signal clair devrait être l’alignement immédiat des Coefficients d’équivalence en Energie Primaire affectés à l’électricité et au gaz dans le calcul du DPE (CEP actuellement respectivement 1,9 et 1) – un arrêté ministériel y suffit. Ce ne serait que la reconnaissance d’une évidence : l’énergie finale, celle qui entre dans un bâtiment, est le seul paramètre indicatif de la performance énergétique intrinsèque de celui-ci. Si le gouvernement considérait ne pas pouvoir s’écarter de l’étape immédiate de 1,7 qu’il avait annoncée avant la canicule, il faudrait qu’il affirme que les consommations d’électricité des mois de juin, juillet et août ne seront dorénavant plus prises en compte dans l’application de la RE2020 et qu’il notifie à Bruxelles le projet d’adopter dès 2027 une même valeur pour les CEP de l’électricité et du gaz (1 ? 1,2 ?).

Quatrièmement, faire diffuser par le BRGM et l’ADEME des informations claires sur deux possibilités peu utilisées chez nous : le « puit canadien » et, comme en Suisse ou en Allemagne, le « couplage PAC réversible/ PCRBT / géothermie superficielle ». Chacune de ces deux solutions permet d’assurer dans de bonnes conditions économiques chaleur en hiver et fraicheur en été.

Bref, l’été 2026, avec ses succès et ses échecs, doit permettre d’engager vite une nouvelle réflexion sur ce que nous voulons faire sur la prévention et la gestion des risques. Cela prendra quelques mois mais c’est important et urgent.

 

*Délégué aux risques majeurs de 1996 à 2003.

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Ingénieur général des mines et ancien délégué aux risques majeurs

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