Aucun pays en Europe et dans le monde ne veut la guerre

Nous vivons une période particulièrement complexe que les chercheurs mettront longtemps à examiner. L’histoire se déroule sous nos yeux : le monde change, les points de vue évoluent, les schémas des relations internationales se transforment tout comme les fondements mêmes des sociétés.

Tout cela affecte, certes, les liens entre la Russie et la France qui sont influencés par divers facteurs, internes comme externes. Nous en reparlerons encore aujourd’hui. Or, quel que soit le climat politique, les peuples russe et français gardent l’esprit de respect et de sympathie mutuels, ce qui nous permet de surmonter les désaccords dans l’immédiat et d’envisager l’avenir avec optimisme.

Je ne vais pas m’étendre sur notre histoire commune qui compte plusieurs pages glorieuses. Permettez-moi de vous en donner un seul exemple, celui de notre Victoire commune sur le nazisme.

La coopération russo-française a apporté une immense contribution à l’économie mondiale, tout comme à la culture, à la science, et, globalement, au développement de la civilisation humaine. Durant ma mission à Paris, j’ai pu m’assurer à plusieurs reprises que les Français sont sincèrement intéressés à développer la coopération avec la Russie, et c’est exactement la même attitude que je peux observer dans mon pays envers la France.

Cela s’est confirmé maintes fois sur le plan politique, y compris au plus haut niveau. Nous constatons que malgré la pandémie de la Covid-19, les échanges réguliers se poursuivent au niveau de nos deux présidents, des ministres des Affaires étrangères et d’autres hauts représentants.

Le dialogue stratégique, entamé par Vladimir Poutine et Emmanuel Macron en 2019 à Brégançon, s’intensifie. Ce travail s’articule autour de 13 axes principaux, les consultations sur l’Afghanistan devenant le quatorzième en septembre de cette année. En tant que membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, nos deux pays ont la responsabilité de maintenir la paix dans le monde entier.

L’année prochaine marquera une étape importante pour la France, celle de sa Présidence dans le Conseil de l’Union Européenne. Cela dit, nous regrettons de constater la montée des phobies et des orientations antirusses totalement infondées, ces discours n’étant motivés que par une idéologie de confrontation. Espérons que la raison et le sens des responsabilités envers notre continent commun reviennent durant la Présidence française de l’Union européenne, et que la confiance mutuelle, auparavant sapée par l’UE, soit rétablie.

Les positions de la Russie et de la France sur les questions clés de l’agenda international ne coïncident pas entièrement. Or, cela ne nous empêche pas de poursuivre un dialogue constructif sur les sujets d’intérêt commun. L’une de ces priorités de la politique russe est la protection du climat et de l’environnement.

La Russie a adopté plusieurs décisions en la matière, visant notamment à réduire les émissions de gaz à effet de serre et d’introduire le « financement vert ». Une stratégie de développement socio-économique induisant une réduction des émissions d’ici 2050 est actuellement mise au point. Le 13 octobre 2021, le Président de la Russie a fixé un objectif précis : notre pays doit parvenir à la neutralité carbone d’ici 2060. Les mesures prises par la Russie à cet égard seront présentées en détail lors de la 26e conférence des Nations Unies sur les changements climatiques à Glasgow.

En somme, les anomalies climatiques et la dégradation de l’environnement exigent de nous tous une réponse collective et plus décisive. Mais nos actes doivent être pragmatiques et se baser sur des fondements scientifiques. Nous devons renoncer à toute tentative d’utiliser le sujet environnemental dans le but d’obtenir des avantages concurrentiels unilatéraux.

En ce qui concerne la Russie, notre bilan énergétique est bien plus « vert » que celui de plusieurs autres pays industrialisés. À savoir, le nucléaire, la génération hydraulique, la production de gaz et les sources renouvelables en représentent 86%. Néanmoins, nous sommes prêts à avancer, ensemble avec nos partenaires, vers la neutralité carbone, en prenant en considération tous les facteurs, y compris la capacité de la Russie à absorber les émissions. Et ce chiffre s’élève à 45%! C’est pourquoi nous continuerons de mettre l’accent sur notre capacité d’absorption qui comprend nos forêts, nos mers et nos zones océaniques.

Les relations commerciales et économiques russo-françaises sont en pleine progression, malgré la pandémie. Si l’année 2020 a été quelque peu défavorable à nos échanges commerciaux qui ont diminué de 15%, la tendance s’est inversée en 2021. A la fin du premier semestre, ces derniers ont augmenté de 50% pour atteindre 9,5 milliards de dollars.

Une réunion du Conseil économique, financier, industriel et commercial russo-français est prévue en décembre 2021. Elle sera présidée par le ministre russe du Développement économique, M. Maxim Reshetnikov, et le Ministre français de l’Economie et des Finances, M. Bruno Le Maire.

La dimension culturelle et humanitaire de notre coopération pouvant faire l’objet d’une réunion distincte, je me contenterai de citer nos projets les plus récents. Il est réjouissant qu’avec le soutien des autorités françaises et de la Fondation Louis Vuitton, les Français puissent voir de leurs propres yeux les chefs-d’œuvre de la collection Morozov. Il s’agit d’un projet de dimension mondiale. Dans le même temps, les tableaux du grand artiste russe Ilya Répine sont exposés au Petit Palais.

 La semaine dernière, nous avons célébré le cinquième anniversaire du Centre spirituel et culturel russe du Quai Branly qui est devenu un élément essentiel au renforcement de l’amitié russo-française et des liens entre nos deux peuples.

Malheureusement, parler de la profondeur et de la force des relations franco-russes n’est pas de coutume en France d’aujourd’hui. Les attaques médiatiques contre notre pays sont devenues bien plus fréquentes, tout en étant totalement infondées. Comme le disait Jean-Jacques Rousseau, « mentir – c’est cacher la vérité que l’on doit manifester ». Alors qu’un autre grand Français, Jean de La Bruyère, disait : « c’est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique ».

L’exemple de l’Ukraine est très révélateur à cet égard. Pour une raison quelconque, on essaye de convaincre l’opinion publique que la Russie serait partie au conflit dans le Sud-Est du pays, dans le Donbass – ce qui est une idée fondamentalement erronée. Ces mêmes gens invoquent les accords de Minsk, alors que ceux-ci disent précisément le contraire, et ne semblent pas du tout se souvenir du fait qu’en février 2014, la France a été parmi les garants de l’accord conclu entre le gouvernement de Viktor Ianoukovitch et l’opposition en vue régler de la crise politique en Ukraine. L’opposition a violé cet accord le jour suivant, ce qui a résulté en un coup d’État, soutenu par les pays occidentaux. Et aujourd’hui, on essaye non seulement de nous faire porter la responsabilité de l’instabilité dans ce pays, mais aussi de semer la discorde entre nos peuples frères.

Un autre exemple. Nous assistons aujourd’hui à une hausse sans précédent du prix du gaz en Europe. Et là encore, c’est la Russie qui se voit accusée. Selon cette logique à la limite de l’absurde, cette crise serait artificiellement provoquée par Gazprom. Pourtant, ni la Russie, ni les entreprises russes n’ont jamais violé leurs obligations contractuelles – le fait reconnu par tous nos partenaires. L’Europe, par contre, non seulement a-t-elle délibérément retardé la construction des gazoducs venant de Russie, mais elle a aussi plaidé pour que les prix du gaz soient indexés sur les marchés au comptant. Par ailleurs, la Russie, y compris Gazprom, a augmenté ses approvisionnements vers le marché européen de 8,7% au total, soit de 11 milliards de mètres cubes de gaz en valeur absolue, tandis que les entreprises américaines et moyen-orientales ont fourni 9 milliards de mètres cubes de gaz en moins.

La flambée des prix étant causée par une application irréfléchie des mécanismes du marché au comptant, les entreprises européennes qui ont opté pour des contrats à long terme avec Gazprom, bénéficient aujourd’hui des livraisons de gaz à un prix 4 fois inférieur au prix comptant.

La sécurité et la coopération en Europe. Aucun pays en Europe, ni d’ailleurs au monde, ne veut la guerre. C’est le plus grand mal à l’échelle planétaire. Néanmoins, nous observons un nombre de mesures prises par les États-Unis et par d’autres pays de l’OTAN qui sont de nature inamicale, voire, dans certains cas, franchement agressive. La course aux armements, l’élargissement de l’OTAN vers l’Est, le déploiement d’infrastructures offensives à proximité des frontières russes – pour ne citer que quelques-unes. L’OTAN invoque la nécessité de maintenir un dialogue avec la Russie et expulse aussitôt nos diplomates – les personnes qui ont été spécialement envoyés à Bruxelles pour assurer ce dialogue.

Par ailleurs, je tiens à rappeler que c’était la Russie qui à la fin des années 2000, a proposé de signer un Traité sur la sécurité européenne. Notre proposition reste toujours sur la table.

La pandémie de coronavirus. On pourrait croire que cette menace d’envergure planétaire devrait unir tous les pays dans la recherche d’une réponse commune pour sortir de la crise. Au lieu de cela, la pandémie a donné lieu à des disputes dégoûtantes – je ne saurais pas trouver un autre mot – sur la reconnaissance ou la non-reconnaissance de différents vaccins. Ce sont des gens ordinaires qui sont les premiers otages de cette situation, qui affecte aussi l’économie et les liens culturels. En Russie, d’ailleurs, tous les membres du corps diplomatique, quels que soient les vaccins qu’ils ont eus, ont obtenu des passes sanitaires, ainsi que l’accès aux vaccins gratuits, dont plusieurs ont profité. Tandis qu’ici, le personnel de l’Ambassade russe vacciné avec Sputnik est considéré comme non vacciné. Qu’est-ce que c’est si ce n’est pas une approche politiquement motivée et discriminatoire ?

On pourrait bien continuer la liste des griefs réciproques. Mais il est important de comprendre autre chose : l’époque de l’impunité, où l’on pouvait bombarder la Yougoslavie, la Libye ou envahir l’Irak et la Syrie en violation de la Charte des Nations unies, appartient déjà au passé. Elle cède la place à un monde polycentrique, où chaque État, chaque peuple devra avoir la possibilité de conduire sa vie comme il l’entend, dans l’objectif d’assurer la prospérité croissante de ses citoyens. Le temps est venu de restaurer un ordre mondial véritablement équitable et démocratique qui permettrait à chacun d’entre nous de vivre dans la dignité et le confort. C’est le temps pour ramasser des pierres.

Une approche ouverte et franche servira non seulement au renforcement des liens russo-français, mais contribuera également à la recherche de la vérité, à l’objectivité des jugements et à des approches plus raisonnables même à des problèmes les plus complexes.

 

Alexey Meshkov est ambassadeur de Russie en France. Communication faite lors du Dîner du dialogue, organisé par Passages-ADAPes, au restaurant du Sénat le 28 octobre 2021.

 

 

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