Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

La crise de l’énergie, un révélateur des fragilités de notre pays

Nous sommes entrés dans une crise qui pourrait être pour les Français plus grave que ce que nous avons connu dans le dernier quart de siècle : nous subissons simultanément la guerre en Ukraine, l’indisponibilité de la moitié de nos réacteurs nucléaires, la crise climatique avec de gigantesques incendies et une sécheresse générale, les retombées de la pandémie, la désindustrialisation, les pertes de repères de la construction tant de notre projet national que du projet européen… Beaucoup des impacts ont été rapidement stoppés par des « boucliers » pour protéger ménages et entreprises mais au prix d’endettements publics et privés dont on sait aujourd’hui qu’ils ne seront pas sans conséquences.

Je suis étonné qu’une caractéristique inhabituelle de cette crise soit peu commentée : la place prise aujourd’hui par les dimensions et les mots de l’éthique, qu’il s’agisse d’exprimer la solidarité avec les populations de l’est de l’Europe, d’exprimer l’inquiétude pour la planète, d’exprimer des jugements même hâtifs sur les actions et inactions… Cette situation plutôt sympathique impose pourtant à tous les acteurs l‘obligation de fournir à chaque personne les moyens de former son jugement, la compassion pour un groupe vulnérable pouvant faire oublier la mise en fragilité d’un autre groupe voire aussi l’intervention d’intérêts de toute nature, légitimes ou non. Tous les acteurs doivent être particulièrement vigilants aux fake news, mensonges ou dissimulations : dans une crise aussi grave, il faut redouter la perte de confiance qu’entrainerait la découverte d’interventions économiques, politiques ou idéologiques, qui auraient abusivement distordu la vision collective des problèmes ou des solutions…

Puisqu’une dimension importante de la crise actuelle se trouve du côté des systèmes électriques, il est utile de s’y attarder un peu. Les urgences climatiques sont criantes même si nous regardons ailleurs comme Nicolas Hulot l’avait fait dire par Jacques Chirac – pourtant, beaucoup se joue sur des temps très longs.

Dans de nombreux pays, on pense maintenant que le développement de l’utilisation de l’électricité est urgent et va être durablement un levier important pour réduire les émissions de gaz carbonique : thermique dans le résidentiel et le tertiaire, mobilités urbaines et interurbaines, transport de marchandises sur le rail ou la route, processus industriels, … Ces retournements imposent pourtant de conserver un regard critique : la production de l’électricité est loin d’être décarbonée dans tous les pays et il faudra répondre aux nouveaux besoins de matières premières (lithium, cobalt, terres rares). Le réchauffement va aussi avoir des conséquences directes : ainsi, en France, l’électricité a été longtemps ostracisée dans le chauffage/rafraichissement des habitations, en adoptant d’étranges coefficients dissuasifs pour les calculs en « énergie primaire », en boudant les pompes à chaleur, les géothermies à basse température,… Bref, les prévisions antérieures de décroissance de la consommation d’électricité sont certainement obsolètes malgré l’explosion actuelle du prix HT du MWh électrique en Europe mais en dépit de cela nous n’avons pas encore revisité nos cadres conceptuels, nos lois, normes et règlements, le contenu de nos enseignements professionnels et académiques…

Les paradoxes du présent à la lumière du passé

Si presque toutes les questions énergétiques se jouent donc sur des temps longs, les cheminements sont forcément jalonnés de crises plus ou moins radicales : ainsi en a-t-il été en France des mouvements violents déclenchés en 1963 par les perspectives d’arrêt de l’exploitation du charbon national, alors que nous prendrons 40 ans pour le faire, ce qui était sage. Autre exemple : pour réussir l’intégration des entreprises qui vont former EDF dans la nationalisation de 1946, on normalise les caractéristiques du réseau THT 400 kV … dont la réalisation prendra ½ siècle ! En 1946 aussi, EDF adopte le concept de « palier standardisé », 50MW au charbon au départ, mais le concept sera bien utile quand après le choc pétrolier de 1973 on abandonnera les UNGG au profit des réacteurs à eau légère : ce seront finalement les PWR très standardisés, par francisation du modèle Westinghouse… Le résultat global à la fin du siècle est un système électrique fiable, à coûts modérés, largement basé sur nucléaire et hydroélectricité, le plus souvent exportateur. En 1990, l’année de référence de la Convention sur le Climat, un Français pèse 6,1 tonnes de CO2 par an, un Allemand 12 tonnes.

Dissension franco-allemande

Plus récemment, après l’unification allemande, on entreprend de marier les constructeurs nucléaires français et allemands, ce qui aboutira au concept EPR. Leur divorce en 2009 sera bien antérieur à la décision d’Angela Merkel qui après Fukushima met en œuvre un arrêt rapide de tous les réacteurs nucléaires en Allemagne. En France, dans la même période, les Verts et le Parti Socialiste proposent d’accélérer éolien et photovoltaïque pour ramener le nucléaire à 50% de la production électrique en arrêtant plusieurs réacteurs de 900 MW, en contrepartie aussi de l’EPR de Flamanville. Arrêter un équipement amorti est une démarche économiquement étrange mais, dans cette période, les surcapacités et les puissants mécanismes de subvention aux renouvelables en France et outre Rhin aboutissent à un effondrement redoutable du prix de gros de l’électricité et donc à l’idée que lorsqu’il approche 40 ans un réacteur nucléaire est « vieillissant » et peut être arrêté sans inconvénient grave – alors que dans le même temps les USA portent l’autorisation des mêmes réacteurs à 60 ans, puis à 80 ans après instruction des premières demandes.

 Alors, en France, en 2022, la situation est pour le moins paradoxale à l’entrée de la crise actuelle : le gouvernement a demandé à EDF de préparer la réalisation de réacteurs EPR2 avant même le démarrage de Flamanville mais sans formellement abroger l’objectif de « réduire le nucléaire à 50% en 2035 » … Et les scénarios mis sur la table dans le Débat Public pour Penly (RTE, ADEME, negaWatt, PRIME…) conservent l’idée que les réacteurs actuels s’arrêteront à leurs 40 ans. Au demeurant, malgré l’explosion des prix de l’électricité, on ne revisite pas non plus les orientations prises il y a 15 ans pour supprimer la moitié des moulins et ouvrages de petite hydroélectricité : leur intérêt apparaissait à l’époque faible par rapport aux bénéfices attendus de leur démolition en termes de continuité écologique… Le déclin de l’intérêt pour l’hydroélectricité aboutira simultanément à négliger ce que peuvent apporter les STEP !

On comprend que ce panorama soit peu motivant pour le jeune qui à la fin de ses études pourrait choisir telle ou telle spécialisation… Et l’indisponibilité de la moitié des réacteurs en 2022, qui tombe bien mal au milieu des autres crises, va conforter les pessimismes alors qu’elle montre surtout la perte de compétence à la fois dans la maîtrise des plannings et dans les techniques du contrôle non destructif et de la soudure. En tout cas, rien à voir avec le « vieillissement » puisque les cibles de la corrosion sous contrainte sont des machines récentes !

Un obstacle majeur dissuade la mise à jour rapide de notre logiciel obsolète : nous avons accepté il y a une vingtaine d’années l’idée que notre politique énergétique devrait nécessairement d’une part être agréée par la Commission Européenne et d’autre part être forcément franco-allemande. Pourtant, le « modèle EDF » de la Libération, très orienté vers les idées de service public et de pilotage national des ressources économiques, humaines et technologiques, est depuis 1995 à peu près orthogonal aux concepts fondamentaux de la Commission Européenne qui sera dorénavant toujours portée à en chercher la désagrégation dans la logique de l’ordolibéralisme et de la « concurrence libre et non faussée ». De plus, l’Allemagne affirme depuis 2012 une position antinucléaire qui sera certainement durable (au moins jusqu’à l’émergence industrielle de la fusion nucléaire …), comme on l’a vu dans les débats sur la « taxonomie ». Que faire à partir de là ? Finasser en espérant qu’avec le temps Berlin acceptera de tolérer l’existence d’une politique énergétique française orthogonale à son « Energiewende » ? Ou affirmer clairement la volonté française de tirer parti de nos tous nos acquis en s’organisant pour que tous les réacteurs existants fonctionnent 60 ou 80 ans comme aux USA et en refusant toute mise en cause des différentes formes de l’hydroélectricité, celle d’EDF mais pas seulement, sans avoir besoin de retarder l’éolien et le photovoltaïque ni le « nouveau nucléaire », la valorisation par l’exportation permettant largement de garantir les débouchés? Dans chaque hypothèse, qui seront les alliés dans les mondes politiques, académiques, industriels ? Que fera-t-on de la « rente nucléaire et hydroélectrique » correspondant au maintien en fonctionnement des vieux réacteurs et des petits moulins, au–delà de l’investissement dans les ressources humaines et les R/D immédiatement indispensables ? Qui pourrait rapidement prendre l’initiative d’un mouvement d’électrification valorisant les atouts et les acquis français et assurant le redéveloppement des compétences ?

Les crises appellent une réponse urgente !

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Ingénieur général des mines

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