Le patriotisme industriel est-il possible ?

L’ambition est d’actualité : les annonces récurrentes sur la faible part de l’industrie dans la création de richesses en France et un déficit record de la balance du commerce extérieur conduisent à s’interroger sur les mesures à prendre pour retrouver une industrie dynamique permettant à notre pays de rester dans le peloton de tête de l’économie mondiale. Et cela dans une période marquée par des ruptures majeures, notamment la numérisation massive de tous les secteurs d’activité et la transition écologique.

En quoi consiste une politique industrielle ?

La politique industrielle est fondamentale pour qu’une nation reste maîtresse de son destin, pour concrétiser ses choix d’avenir, pour tirer parti de sa créativité et rester à parité avec les meilleurs. Pour cela il lui faut :

  • Maîtriser les secteurs stratégiques en termes d’avance technologique et de création de richesses ; ce qui selon les cas se concrétise en maîtrise d’une toute petite partie de la chaîne industrielle (mais un « chaînon » indispensable : conception, tour de main, fabrication de certains éléments des produits, …), ou bien dans la fabrication complète de produits de qualité répondant au besoin des marchés (circuits intégrés, TGV, éoliennes, molécules pour les médicaments, nucléaire, …)
  • Maîtriser les facteurs de compétitivité : innovation, connaissance des marchés, normes techniques, compétences
  • Structurer le secteur productif : orienter l’épargne, réaliser les infrastructures nécessaires, connaître les marchés

Les réussites de l’industrie française sont nombreuses : électrotechnique, nucléaire, aéronautique civile et militaire, spatial, produits de luxe, train à grande vitesse, modernisation de la sidérurgie, industries de défense, … Mais il manque à la France un tissu développé d’entreprises moyennes (le Mittelstand allemand). Ces réussites s’expliquent d’abord par une ambition politique concrétisée en projets et en programmes à long terme : Airbus, le programme électronucléaire, le design de la mode, … ; sans oublier les coopérations internationales pour relever des défis communs à plusieurs pays. Dans toutes les réussites, l’engagement de l’Etat est déterminant : aux Etats-Unis qui ont retrouvé un élan industriel dès 1980, au Japon organisé sur la base de projets et de programmes couvrant plusieurs dizaines d’années, en Chine, … Il faut aux dirigeants imagination et créativité, ainsi que la volonté d’entreprendre pour satisfaire les attentes des futurs clients avec des produits de qualité.

Eléments d’une politique industrielle

Rien ne peut se faire sans un Etat conscient de ses responsabilités. Il convient de passer d’une posture indifférente ou défensive à une attitude offensive, en agissant avec force sur les secteurs d’avenir et sur les secteurs stratégiques ; et cela de façon cohérente et sur la durée. Il faut alors refuser la dictature des marchés financiers à court terme et remettre au goût du jour la planification en construisant une vision à 5 et à 10 ans. Bien entendu, les priorités doivent être définies par le Parlement, et concrétisées par des lois de programmation sectorielles (R&D, énergie, compétences, infrastructures, matériaux, …).

Il est également de la responsabilité de l’Etat de mettre en place le contexte institutionnel permettant aux entreprises de se développer dans la durée : agir pour des conditions de concurrence équitable ; renforcer la réglementation sur la protection des entreprises, en particulier en bloquant les démarches prédatrices ; être acteur de la normalisation ; développer des coopérations renforcées sur des secteurs d’intérêt européen ; mettre en place les politiques publiques permettant à des secteurs industriels de naître et commencer leur croissance en s’appuyant notamment sur les marchés publics ; anticiper les besoins de compétences. Cela n’est jamais que la prise en compte de la réalité : concurrence des pays à faible coût de main d’œuvre, évolution de la demande, montée générale des capacités technologiques dans le monde.

L’Etat doit jouer également un rôle majeur en matière de financement. Il est nécessaire de réorienter une part importante de l’épargne vers l’investissement industriel. Cela participe également de la vision à long terme. On peut imaginer, à côté de l’existant (APE, BPI, CDC) la création d’un fonds souverain d’intervention au capital des entreprises, afin de rémunérer de façon satisfaisante le capital et de réorienter l’épargne ; des obligations à très long terme avec un taux garanti indexé sur l’inflation sont possibles, à l’image de ce que le Commissariat général du plan savait impulser. Cela est d’autant plus urgent que les PME et les ETI ont des besoins pour investir et recruter. Cela est d’autant plus facile que le niveau d’épargne est élevé et le rejet du risque financier spéculatif largement partagé.

Les entreprises et les « métiers » doivent exercer leurs responsabilités

Mais rien ne se fera sans la mobilisation dans la durée des entreprises et de leur personnel. Rien ne se fera sans la coopération des entreprises entre elles ni le développement d’ETI qui doivent maîtriser les technologies d’avenir et tenir compte de la dimension désormais mondiale du marché.

Cela conduit à mettre en place les synergies nécessaires entre entreprises et entre recherche publique et entreprises, à s’organiser pour capter et diffuser l’information utile via les centres techniques des professions et les organisations professionnelles. Bâtir une coopération efficace conduit aussi à favoriser les « clusters » de PME pour mettre en commun ce qui doit l’être : action de R&D et innovation dans des centres techniques, sous-traitance partagée favorisant les économies d’échelle et la qualité, informations sur les marchés dès lors que le partage n’est pas un obstacle à la concurrence, …

Se moderniser à temps conduit à anticiper les besoins, par exemple liés au développement durable et au numérique, à embaucher ingénieurs et techniciens, ainsi que les commerciaux et les juristes nécessaires. Il convient également d’assurer la transmission des connaissances et des compétences entre salariés expérimentés et jeunes embauchés.

Il appartient également aux entreprises d’engager des programmes qui structurent l’avenir à partir d’une vision prospective des besoins des marchés européen et mondial de demain, en structurant la chaîne recherche-innovation-fabrication, et à l’Etat de protéger ces avancées en intégrant les entreprises dans les programmes d’avenir et en limitant par la loi les démarches hostiles visant à accaparer les résultats de la R&D ou à démanteler des entreprises dans un but purement financier. La mise en place d’agences internes aux grands ministères techniques serait un levier efficace pour relever ces défis.

Une politique industrielle est possible, c’est une question de choix et de vision, donc de volonté.

 

Sylvain Hercberg est retraité d’EDF et consultant.

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