Malaise dans la civilisation et conflits durables
Emile H. Malet
Pourquoi le choix de croiser notre regard sur le malaise des sociétés avec l’enlisement conflictuel du monde ?
Pourquoi ce désordre social s’apparente à un malaise de civilisation et en quoi les conflits actuels, au Proche-Orient comme en Europe centrale et orientale, s’inscrivent dans le chaudron des civilisations ?
Et pour commencer, observons la situation de la France : peut-on dire que nous vivons une crise de civilisation, tant les problèmes s’enchevêtrent et leur temporalité paraît indistincte ?
A ces questions, à leur formulation aussi vaste, voire abyssale, tant elles interrogent le désordre présent, sans masquer les interférences passées et les inquiétudes à venir, je m’exprimerai en journaliste, ce que je suis, avec l’avantage d’avoir traité de l’actualité dans la presse écrite, du Quotidien de Paris à la revue Passages que j’anime depuis 1987, à la radio, notamment deux décennies sur les radios chrétiennes de France (RCF), et à la télévision, près de huit années sur La Chaîne parlementaire (LCP) avec l’émission dominicale « Ces idées qui gouvernent le monde ». Dois-je préciser que l’approche journalistique est singulière et qu’en ce qui me concerne, j’ai commencé par m’intéresser à la politique intérieure avant de m’orienter vers les relations internationales et de lier les deux dimensions. Comme essayiste, j’ai publié un certain nombre d’ouvrages, de l’immigration à la mondialisation, et un petit dernier sur La haine des juifs qui m’a aidé à mieux percevoir l’acuité du malaise contemporain. Un peu à la manière d’Hannah Arendt, quoique plus modestement, qui a introduit son opus magistral sur les origines du totalitarisme en traitant de l’antisémitisme.
La situation de la France, une crise de civilisation ?
A l’approche des élections présidentielles, il est normal de grossir le trait et de dire que tout va mal. Ce n’est pas mon propos, Dieu merci je ne suis candidat à aucune fonction politique, je vais chercher à discerner ce que j’appellerai les facteurs de décivilisation qui polluent la société française tant au niveau du contrat social, du contrat politique, du contrat économique et du contrat culturel. Pas besoin d’être grand clerc pour observer le dysfonctionnement politique objectivé avec la chienlit parlementaire et l’absence de majorité qui conduit à défaire ce qu’on a promis et réalisé – réforme des retraites – avec les résultats économiques que l’on sait : du déficit à la dette et à la hausse des taux d’intérêt, la remontée du chômage chez les jeunes et chez les séniors qui met à mal la cohésion sociale, nous assistons culturellement à une foire d’empoigne entre brouillards conservateurs et modernistes au détriment de la création d’œuvres d’art. Ce désordre multidimensionnel est exacerbé par le communautarisme ambiant, un prurit identitaire, un antisémitisme d’atmosphère, en somme un relativisme culturel où sous prétexte de ne rien interdire s’installe un totalitarisme soft, qualifié en son temps par l’anthropologue Michel Leiris de « merdonite ». Selon le médecin-psychiatre Boris Cyrulnik, « tout interdit possède un effet civilisateur et structure l’affectivité » ; last but not least, les passions irrationnelles qui abondent sur les réseaux sociaux et détournent les jeunes générations, mais pas que, des chemins de la connaissance et des trésors de l’humanisme. Comment s’étonner dès lors, avec l’historien Michelet, de constater : « c’est dans les déserts de sens que naissent les sorcières ».
J’appelle crise de civilisation la cristallisation de l’impuissance du politique à trouver des médiations citoyennes, d’un social rabougri, d’échec, économique, et de défaite de la pensée, ce déclassement généralisé s’accompagne de violence sociale, de repli sur soi, de tensions identitaires, d’incivilités multiples, d’atteintes socio-culturelles à l’universel par l’absolutisme de minorités militantes et agissantes. Entre les extrêmes politiques et l’extrémisme diversitaire des minorités, se fabrique ce que le sociologue Jean-Pierre Le Goff appelle une « société de la déglingue ». Ne vous y trompez pas, l’antisémitisme qui renaît et fait florès est le signe de cette déliquescence républicaine et démocratique, de la mise en l’encan des rituels de civilisation pour une insoumission de pacotille et de révoltes – quelquefois meurtrières. On n’en sortira qu’en faisant retour à des rituels civilisationnels actualisés à la conjoncture et aux évolutions contemporaines. Car il n’est pas question de mettre en opposition tradition et modernité, cette dichotomie déjà à l’œuvre dans les sociétés communautarisées rend le vivre ensemble invivable. Deux films récents : Fjord et Une affaire turque témoignent de l’échec de l’intégration malgré les bons sentiments et un élan de convivialité des sociétés d’accueil. Dans Fjord, c’est par le biais d’une éducation trop politiquement correcte que surviennent le drame de l’exil forcé et le retour au berceau communautaire ; dans Une affaire turque, c’est la justice qui dysfonctionne et fait d’un franco-turc se considérant parfaitement assimilé un chien errant du communautarisme. Faire communauté est une très belle chose dans la vie, mais le communautarisme dans l’espace public surtout lorsqu’il est instrumentalisé par certains partis politiques, à l’instar de ce que l’on observe avec l’antisémitisme, est le symptôme des démocraties faibles et soumises aux pulsions identitaires, religieuses et ségrégationnistes. Quand de surcroît les valeurs républicaines et démocratiques fichent le camp, on peut parler de décivilisation.
Le chaudron des civilisations
Au Proche et Moyen Orient, en Europe centrale et orientale, en Afrique, en Asie… les conflits se développent sans séisme planétaire global – il n’y a pas de guerre mondiale à l’horizon – mais en déstabilisant de nombreux pays impliqués ou non par les conflits, une montée de la radicalité politique et sociétale et les valeurs civilisées battues en brèche par les réseaux sociaux.
Classiquement, un conflit met aux prises deux protagonistes : Israéliens et Palestiniens, Russes et Ukrainiens, avec pour principale revendication un différent de nature territoriale. Nous n’en sommes plus là dans le chaudron des civilisations. Aux traditionnels protagonistes d’un conflit s’ajoutent des puissances-tiers, des groupes terroristes nommés proxis, un trafic d’armes bien souvent dupliqué sur le narcotrafic et qui emprunte des circuits labyrinthiques pour financer les conflits, des pressions sur les institutions internationales, des immigrations de fortune et des chantages migratoires frontaliers, l’exportation du terrorisme, les cyber-attaques… Bref, il devient difficile de discerner la cause première du conflit, initialement territoriale, parce que viennent s’empiler tous les facteurs de dérégulation, de dysfonctionnement et de désintégration qui pullulent au sein de la mondialisation. D’un point de vue stratégique, s’il n’y a plus d’hyperpuissance omnipotente pour analyser le désordre, la situation se complique parce que les grandes puissances – Etats-Unis, Chine… mais pas seulement – se partagent les zones d’influence et agissent en conséquence. Premier constat : les conflits ont un spectre stratégique élargi, qui vient complexifier la recherche de solutions et maintenir la tension dans la durée.
Au-delà de cette expansion géographique des conflits, interfèrent des facteurs idéologiques, pour l’essentiel une contestation de l’Occident et de ses valeurs. Le conglomérat du Sud Global est un assemblage hétéroclite de pays (Chine, Russie, Brésil, Afrique du Sud, Iran…) qui n’ont en commun qu’un refus de l’Occident et des valeurs démocratiques. Aussi, dès qu’un conflit surgit, de l’Ukraine à Israël, nous observons une polarisation entre pro et anti-Occident ; comme jadis il y avait le clivage Est-Ouest, entre communisme et capitalisme. Nous sommes passés en quelque sorte de la « guerre froide » à une guerre des valeurs et sur le plan sociétal de la lutte des classes à l’émulation des races. Ce n’est pas à proprement parler des conflits de civilisation comme Samuel Huntington le pronostiquait dès la fin du siècle dernier en observant que l’islam était impliqué dans la majorité des conflits, nous assistons plutôt à une mise en concurrence agressive de diverses civilisations. Ce que je nomme le chaudron des civilisations. Il y a un demi-siècle, Jacques Delors notait que les conflits avaient une texture culturelle autant qu’économique et territoriale. Depuis, il y a une accentuation des facteurs identitaires, religieux et socio-culturels, qui interfèrent dans les conflits pour les rendre plus durables et résistants à une thérapeutique cartésienne. On se souvient qu’au XVIIe siècle, le traité de Westphalie a permis de mettre fin aux guerres de religions en trouvant des solutions politiques (partage de la terre, respect des frontières). Le chaudron des civilisations constitue une régression politique, la raison est submergée par des passions extrêmes qui embrouillent la nature territoriale des conflits contemporains et servent des intérêts stratégiques liés à toutes sortes de puissances motivées par l’impérialisme, par l’autoritarisme, par l’ilibéralisme, par la domination religieuse. En ce sens Hannah Arendt a raison de faire le lien entre nationalisme, impérialisme, racisme… et totalitarisme.
La conflictualisation rampante du monde caractérise le moment contemporain, sans que cela conduise à une troisième guerre mondiale. Si l’on se réfère à des précédents historiques, Fernand Braudel a montré que la grande Histoire est contingente de petites dissensions et autres sentiments belliqueux des hommes pouvant conduire à des conflits mondiaux. Aujourd’hui, et c’est le paradoxe stratégique de la situation, les grandes puissances (Etats-Unis, Chine…) sont directement ou indirectement partie prenante des conflits en cours tout en servant de « garde-fou » à un vacillement général de la planète. Avec l’inconvénient d’une expansion géographique des affrontements armés et de l’embrasement des disputes territoriales et frontalières en conflits durables.
Venons-en à l’interrogation première : le lien entre désordre des sociétés et désordre mondial initié par les conflits bouillonnant dans le chaudron des civilisations
L’histoire du monde n’est pas un long fleuve tranquille, elle est émaillée de guerres de religion, de colonialisme violent, de convoitises territoriales, de disputes culturelles, d’égoïsmes économiques, d’empires conquérants puis déchus, mais aussi de Renaissance, de Lumières, de Révolutions et d’émancipation des peuples. Tous les conflits portent la marque des sociétés (esclavage, soumission coloniale, génocide, exclusions, racisme, antisémitisme, famines, despotisme) où les hommes ont préféré le choix des armes et de la terreur à la raison et à la liberté. Notre époque s’inscrit aussi dans pareille filiation socio-politique et culturelle et se retrouve plongée dans un enlisement conflictuel durable. Le bégaiement des valeurs républicaines et démocratiques, ces rituels de décivilisation évoqués plus avant, ne sont pas les déclencheurs des conflits en cours mais viennent entretenir les passions violentes et meurtrières de sociétés fragmentées par les militances diversitaires. Autrement dit, les manifestations à l’enseigne de Gaza-génocide ; Israël-apartheid, mort aux juifs, mort à l’Amérique et autres apostrophes violemment partisanes impriment aux conflits en cours plus de radicalité et (probablement) de durée. Entre les sociétés ballotées par des passions tristes et les conflits utilisant de plus en plus de moyens de destruction, il y a un processus partagé de décivilisation qui favorise des évolutions aveugles et le triomphe des pulsions destructrices. Le malaise de civilisation observé dans les sociétés contemporaines, France incluse, et le chaudron mondial des civilisations qui entretient l’état conflictuel de la planète puisent aux mêmes saccages humains. Avec sa sagacité prospective, Freud pouvait dire : « c’est par le meurtre que s’initient les sociétés ».
Vous l’avez compris, en tant que citoyens éclaircis et responsables nous ne pouvons pas nous dédouaner du désordre ambiant générateur de crises, la vigilance s’impose et pour ce faire et agir, il nous faut promouvoir des valeurs éthiques ouvertes sur le monde, le cosmopolitisme qui fait sa place à l’arc-en-ciel des cultures et des civilisations. Un contrat d’altérité pour préserver l’universel. N’est-ce pas l’objet du pacte républicain ?
Journaliste, directeur de la Revue Passages et de l’Association ADAPes, animateur de l’émission « Ces idées qui gouvernent le monde » sur LCP, président de Le Pont des Idées
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