Pologne – Belarus : une crise géopolitique et humanitaire aux portes de l’Europe

Depuis l’été dernier, la Lituanie, la Lettonie et la Pologne connaissent via leurs frontières avec le Belarus un afflux massif de migrants en provenance du Moyen-Orient, d’Asie centrale et d’Afrique. Minsk est accusée par ses voisins européens d’orchestrer ce flux migratoire par le biais de circuits organisés dans le but de faire pression sur l’UE et de la diviser. La manœuvre, qualifiée de « guerre hybride », interviendrait en représailles des sanctions imposées par Bruxelles à la suite de la réélection frauduleuse d’Alexandre Loukachenko en 2020 et de la répression de ses opposants. Si la Lituanie et la Lettonie parviennent à enrayer cette crise, la situation à la frontière orientale de la Pologne suscite les plus grandes inquiétudes.

Selon le ministre polonais de l’Intérieur, pas moins de 11 500 personnes « ont tenté de prendre d’assaut » cette frontière jusqu’ici, dont 1500 ont été arrêtées à l’intérieur du pays.  Pour faire face à ce qu’il nomme un « terrorisme d’Etat » de la part de Minsk, le gouvernement polonais décrète début septembre l’Etat d’urgence et déploie 15 000 soldats le long de sa frontière avec le Belarus. Refusant l’assistance de Frontex, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, il cherche à garder le contrôle sur la défense de son territoire et à se positionner en sauveur de l’Europe. Alors qu’aucune information fiable n’est disponible – le site étant inaccessible aux journalistes – Varsovie renforce également sa propagande anti-migrants.  Photos à l’appui, le parti au pouvoir fait passer ces derniers pour « des terroristes, des pédophiles et des zoophiles ». De son côté, Loukachenko réfute toutes les accusations portées contre lui, renvoyant la responsabilité des flux migratoires aux interventions militaires occidentales au Moyen-Orient.

La tension monte d’un cran début novembre lorsque des heurts éclatent au poste de contrôle de Bruzgi-Kuznica. Une vidéo publiée par le Comité national des frontières du Belarus montre des agents polonais utilisant des gaz lacrymogènes et des canons à eau pour repousser les migrants qui s’y trouvent.  Le ministère polonais de la Défense explique avoir répondu à des jets de pierre de ces derniers qui tentaient de s’introduire en Pologne en détruisant les clôtures de sécurité ; Minsk dénonce des « provocations » et déplore le traitement infligé à « ces démunis ». Au même moment, la Pologne signale une incursion d’individus armés sur son territoire depuis le Belarus. Alors que la Commission européenne appelle à de nouvelles sanctions contre Minsk, Loukachenko menace de suspendre le fonctionnement du gazoduc Yamal-Europe qui traverse son pays et livre du gaz russe à l’Europe. Un entretien avec Angela Merkel et ainsi qu’entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ont permis une désescalade. Les armées russe et bélarusse ont toutefois fois mené des exercices aéroportés communs à quelques kilomètres de la frontière polonaise.

Loukachenko, qui n’est plus reconnu par la communauté internationale comme un interlocuteur légitime, joue ici la survie de son régime. En utilisant le verrou migratoire, il cherche premièrement à restaurer sa crédibilité auprès de l’UE. Via une guerre d’informations, il entend deuxièmement faire céder les opinions publiques en montrant une image inhumaine et chaotique de la Pologne et de l’Europe dans leur gestion de cette crise migratoire. Mis au banc par ses partenaires occidentaux, le dictateur bélarusse s’appuie sur le soutien d’une Russie qui tire par ailleurs profit de la situation. Outre l’intérêt pour Poutine d’une déstabilisation de l’UE, la crise à la frontière polono-bélarusse lui permet d’augmenter sa présence militaire aux portes de l’Europe et de faire diversion alors qu’une nouvelle invasion russe en Ukraine se fait craindre.

Le 15 novembre, les ministres des affaires étrangères de l’UE se sont finalement mis d’accord pour élargir les mesures punitives actuelles aux pratiques consistant à « organiser ou contribuer aux activités du régime de Loukachenko qui facilitent le franchissement illégal des frontières extérieures de l’Union ». Avertissant que la crise avec le Belarus « pourrait durer des mois, voire des années », le gouvernement polonais a également acté la construction d’un mur à sa frontière orientale, sans apport de l’UE. D’une hauteur de 5.50 mètres, ce mur s’étendra sur environ 180 kilomètres et sera accompagné de caméras et de capteurs à détection de mouvements. Hors Europe, la Turquie et les Émirats arabes unis ont déclaré que les citoyens irakiens, syriens et yéménites ne seraient plus autorisés à embarquer pour Minsk à partir de leurs aéroports « jusqu’à nouvel ordre ». Bagdad organise quant à elle des vols de rapatriement de ses ressortissants bloqués au Belarus « sur base de volontariat ».

Pris en étaux entre une instrumentalisation cynique de leur sort de la part du régime bélarusse et un autoritarisme croissant du gouvernement polonais, quelques 4000 exilés se retrouvent aujourd’hui bloqués dans une zone d’exclusion. L’Etat d’urgence décrété par la Pologne interdit aux non-résidents de l’espace frontalier de s’y rendre. Une loi « sur la protection des frontières nationales » limitant la liberté de circulation et de la presse aux confins du pays a été votée pour lui succéder à son terme, le 2 décembre. Sommés par les gardes bélarusses de traverser la frontière et refoulés sans ménagement par l’armée polonaise, ces migrants auxquels Varsovie refuse de faire valoir le droit à l’asile, n’ont d’autre choix que de survivre dans des camps de fortune. Un rapport publié fin novembre par l’ONG Human Rights Watch dénonce à cet égard de « graves violations des droits humains » de part et d’autre de la frontière polono-bélarusse ainsi qu’une « passivité complice de l’Union européenne ». En effet, si Bruxelles s’est dite préoccupée par le sort des migrants et a appelé la Pologne à se conformer au droit international, le gouvernement a reçu le soutien unanime de ses partenaires européens pour sa défense de la frontière extérieure de l’UE. La violence, le manque d’assistance et les conditions météorologiques extrêmes dans cette région ont conduit à la mort d’au moins une dizaine de personnes depuis le début de la crise.  

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