Quand l’Ecole brûle, c’est la République qu’on incendie
Daniel Benfredj*
Le 1er octobre, devant le lycée Suger de Saint-Denis, un élu de la République a dansé autour d’une poubelle enflammée, acclamé par des adolescents qui brisaient des vitres à quelques mètres de lui. L’image a fait le tour du pays. Elle dit l’essentiel : sous couvert de grève et de contestation, une partie de la jeunesse, encouragée par certains responsables politiques, s’attaque aux murs, aux personnels et aux symboles de l’École.
La scène aurait pu sortir d’un film. Elle s’est pourtant jouée en plein jour, sous les yeux de témoins médusés. Le 1er octobre 2026, vers 17 heures, devant le lycée Suger de Saint-Denis, une silhouette danse autour d’une poubelle en feu. Ce n’est pas un casseur anonyme : c’est un maire, Bally Bagayoko, acclamé par une jeunesse en colère. Derrière lui, des adolescents lancent des projectiles, brisent des vitres, tandis que les fumigènes déroulent dans le ciel leurs volutes âcres. « Si ces jeunes décident de répondre à la violence policière, ils peuvent le faire. Il n’y a personne ici qui peut les arrêter, je vous le garantis », déclare-t-il à la presse, avant de se fondre dans la cohue.
L’image, devenue virale en quelques heures, dit à elle seule l’absurdité tragique de la crise qui secoue les lycées français depuis la fin septembre. Ce n’est plus une grève, ce n’est plus une manifestation : c’est un embrasement. Les murs des établissements, hier sanctuaires du savoir, deviennent des cibles. Les personnels, hier respectés, sont pris à partie. Et les valeurs républicaines semblent se consumer dans les mêmes flammes que les poubelles.
Comment en est-on arrivé là ? Et surtout, que reste-t-il de l’école comme creuset de la République, lorsque celle-ci semble se retourner contre elle-même ?
Tout commence le mardi 30 septembre, à la faveur d’une journée de grève dans l’Éducation nationale, appelée par plusieurs syndicats. Dans son sillage, la mobilisation lycéenne prend une tournure brutale, qui se prolonge toute la semaine et menace de se poursuivre après le 5 octobre. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, reconnaît lui-même une « extension du mouvement » : 356 établissements étaient perturbés mercredi ; près de 500 lycées sont restés fermés lundi 5 octobre.
Ces fermetures, a précisé le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, sur France 2 et France Inter dimanche 4 octobre, sont décidées lorsque les conditions de sécurité ne sont plus réunies, soit pour des raisons matérielles, soit parce que des personnels ont été directement visés.
Le scénario se répète, d’un établissement à l’autre, avec la régularité d’un rituel. Dès la fin de matinée, des jeunes, parmi lesquels des élèves de l’établissement même, abattent les grilles des parkings, lancent des projectiles contre les façades, brisent les vitres, incendient des poubelles. Puis viennent les pétards et les mortiers. Des groupes s’engouffrent ensuite dans les halls vitrés pour y fracasser ce qui peut l’être, jetant fumigènes, trottinettes et barrières, parfois même mettant le feu aux façades. Les forces de l’ordre sécurisent les abords, mais pour un temps seulement : vers 17 heures, de nouvelles alertes retentissent. Des groupes nombreux, souvent cagoulés et, selon plusieurs témoignages, étrangers aux établissements, reprennent le cycle de la violence : poubelles en flammes, projectiles contre les personnels, insultes et brutalités à l’égard des proviseurs qui tentent, tant bien que mal, de ramener le calme.
Les cours en présentiel sont suspendus ; les professeurs doivent enseigner à distance. Les mêmes scènes ont été rapportées au lycée du Parc Impérial à Nice, à La Martinière Monplaisir à Lyon, au lycée Suger de Saint-Denis, ou encore au lycée Nelson Mandela de Nantes, dont la façade a été incendiée, pour ne citer que ces exemples.
Certes, quelques jours plus tôt, des manifestations et des violences avaient déjà éclaté dans des établissements de la région parisienne. Mais l’ampleur de l’embrasement et son extension à l’ensemble du territoire ont de quoi surprendre. On pouvait s’attendre à des revendications strictement catégorielles : contre une énième réforme, pour de meilleures conditions de travail. La réalité a montré tout autre chose.
Dans ce déchaînement, des responsables politiques ont soufflé sur les braises. Quel effarement devant l’attitude du maire de Saint-Denis, dansant avec les lycéens autour d’une poubelle en feu, pendant qu’ailleurs des chefs d’établissement étaient insultés ou molestés ! Puis vient la communication politique, avec ces propos recueillis par France info, qui sonnent comme un blanc-seing donné à l’affrontement.
On peut à bon droit s’interroger sur la conduite d’un élu de la République qui descend dans la rue pour soutenir des jeunes dans leurs violences, au lieu de tenir un langage d’apaisement. Y a-t-il là un dessein populiste ? La question mérite d’être posée. Car, quand bien même l’on entendrait les revendications des lycéens (plus de moyens, de meilleures conditions d’enseignement), la violence ne saurait être légitimée. Elle se trompe de cible : depuis quand un chef d’établissement a-t-il le pouvoir de réduire les effectifs des classes ?
Il faut savoir distinguer. Élèves, lycéens, étudiants disposent de cadres démocratiques pour s’exprimer : conseils d’administration, conseil des délégués pour la vie lycéenne, espaces de discussion. Un rassemblement pacifique d’élèves, aux revendications parfois disparates, n’a rien de commun avec les blocages et les violences urbaines que nous venons de voir. Dans certains cas, il s’agit même d’une agitation entretenue par des responsables politiques ou des organisations syndicales qui se servent des lycéens comme d’une troupe de sans-culottes. Ces violences devraient être condamnées par tous, et l’intervention proportionnée des forces de l’ordre est justifiée pour mettre fin aux troubles à l’ordre public.
Rappelons ce qu’est l’école : un pilier de notre société et un droit fondamental de chaque enfant. Jules Ferry l’a rendue obligatoire en 1882, jusqu’à 13 ans ; Jean Zay, ministre du Front populaire, a porté cette obligation à 14 ans en 1936 ; le général de Gaulle l’a étendue à 16 ans en 1959. La loi impose aux élèves l’assiduité, le respect du règlement intérieur et des règles de la vie collective. Les parents, de leur côté, sont civilement responsables de leurs enfants mineurs.
Jean Zay voulait préserver la jeunesse des violences du monde et des entreprises d’influence de certains groupes politiques. Il rêvait de faire de l’école un « asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas » : un lieu de neutralité, un sanctuaire consacré à la transmission des savoirs et à l’éveil de l’esprit critique. Force est de constater que son vœu est loin d’être exaucé.
Le langage s’appauvrit, les mots se raréfient, et le « wesh », le « wallah » et l’insulte tiennent lieu de syntaxe. On promet pourtant à ces jeunes le baccalauréat pour tous. Au lieu de les encourager à l’effort, on les installe dans la posture de victimes : victimes de lycées sous-dotés, victimes de Parcoursup, cette « boîte noire » impénétrable qui, il faut bien le dire, ose poser la question de la sélection à l’entrée du supérieur. Les Insoumis et leurs alliés s’y opposent : « Parcoursup trie, nous l’abolirons », scandent-ils, promettant « la licence pour tous ». Autant de réponses démagogiques à des questions bien réelles, qui nourrissent des frustrations profondes, terreau des violences d’aujourd’hui.
S’y ajoutent l’infiltration et l’instrumentalisation par des partis ou des syndicats ultra-politisés, qui cherchent le conflit, le chaos et l’intimidation au service de leur agenda. On a vu des casseurs, boutefeux de sédition, étrangers aux lycées mais issus de mouvances radicales, tenter de s’approprier la contestation lycéenne pour des causes plus qu’ambiguës. Les policiers sont pris pour cibles ; des enseignants sont violemment pris à partie. « Vous avez raison, c’est puissant ce que vous faites », aurait lancé Jean-Luc Mélenchon, encourageant les lycéens dans leur surenchère.
Alors les esprits s’échauffent, se galvanisent. Au lycée François-Villon de Beaugency, dans le Loiret, des élèves ont repris un morceau de rap faisant l’apologie des terroristes islamistes Mohamed Merah et Salah Abdeslam. Au lycée Victor-Hugo de Carpentras, des slogans racistes et antisémites ont fusé : « On a brûlé Israël », « C’est qui les Juifs ? On les piétine ». Dans les cortèges, les drapeaux palestiniens sont brandis comme des étendards de flibustiers ; ailleurs, le drapeau de la République, à l’entrée d’un établissement, a été jeté à terre.
Quel rapport avec la demande de meilleures conditions d’étude ? Aucun. Mais cette symbolique en dit long sur la nature réelle de l’embrasement : le rejet des valeurs de la République, une volonté de séparatisme, ce que l’on pourrait appeler une « intifada des lycées ».
Si nous voulons retrouver l’ambition de Jean Zay, il faut préserver l’institution scolaire des affrontements violents, des récupérations idéologiques ou communautaires, des dérives racistes et antisémites. L’école demeure l’enjeu central. Elle est le dernier lieu où tous les enfants, quels que soient leur origine ou leur milieu, se côtoient ; le creuset de la citoyenneté, où l’on apprend à vivre ensemble.
C’est dans cet esprit que s’inscrit la réponse des ministres Laurent Nuñez et Édouard Geffray, qui ont annoncé, jeudi 1er octobre, l’ouverture d’une plateforme de concertation en ligne avec les lycéens, et la multiplication des temps et des espaces de dialogue dans les établissements, afin de recueillir leurs doléances. C’est une main tendue. Reste à savoir si ceux qui ont choisi les flammes voudront la saisir.
*professeur d’histoire au lycée
Photo : CC-BY-SA-3.0 / https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Lycee-suger.JPG

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