Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

Le temps des objets partenaires

Marc Strauss *

Devant un tel thème, la question qui fait débat collectivement, s’impose à chacun : suis-je pour ou contre les changements de sexe et si oui à partir de quel âge ? Et quelle que soit ma réponse, qu’est-ce qui m’assure qu’elle n’est pas le produit d’une idéologie aussi infondée en raison que toutes les autres ? À priori, et je le confesse, à titre personnel, ça ne m’aurait pas à l’époque enchanté d’avoir un enfant trans. Si c’était arrivé, j’espère que comme psychanalyste je me serais interrogé sur ma réaction, et je me serais souvenu de la compassion un peu navrée que manifeste Freud pour le père de la jeune homosexuelle, ce père qui n’avait pas su transformer un drame de la vie en malheur banal. Lui aurai-je néanmoins dit, à mon enfant, que ça me paraissait folie ? Ne serait-ce qu’à cause des complications, des épreuves que ce choix garantissait pour la vie à venir, la sienne et celle de son entourage. Pourquoi s’imposer ça ?

 

La paresse de la réponse est dérisoire face au drame réel qui se joue pour le sujet, un drame dont heureusement selon moi Lacan a parlé de façon éclairante. Un drame qui ne se joue pas au niveau des identifications sexuées idéales et des conflits qu’elles engendrent nécessairement ; le vrai drame se joue entre les identifications d’un côté et l’irreprésentable du sujet, qui reste irréductible comme l’est la pulsion selon Freud. Vous le savez, Lacan a appelé ça l’objet a et c’est donc dans la coupure entre l’identité et cet objet que git la déchirure originelle du sujet.

Freud avait montré que ce drame de la perte de l’objet se jouait électivement au niveau de la sexualité, des fonctions qu’elle remplit et des satisfactions qu’elle apporte. Il a montré que le genre était une construction fondée sur un manque, la castration. Lacan a expliqué son mécanisme et l’a résumé dans cette phrase assez folle pour que chacun qui l’a entendue s’en souvienne : il n’y a pas de rapport sexuel. Le réel du sexe, de son sexe, est la question qui se pose à tout parlant.

 

Pour Lacan il y a trois formes de réponse, trois façons de se soutenir dans l’existence face à cette inexistence, la névrotique, la psychotique et la perverse, qui donnent chacune une place particulière à la sexualité. Elles se distinguent, ces places par leur rapport au savoir, que Lacan appelle savoir de l’Autre, du discours dans lequel ils sont pris. Et il fait là une distinction décisive entre la croyance et la certitude en ce savoir.

 

Pour les transgenres, comment, contre l’évidence de l’anatomie et du discours qui accueille l’enfant, à commencer par celui de l’échographe, affirmer une parole aussi contradictoire ? Certes, nous savons depuis Freud que les positions subjectives inconscientes ne sont pas aussi tranchées que l’anatomie le montrerait, et nous savons que les choix du sexe de l’objet ne répondent à aucune nature, mais des sujets qui s’affirment résolument d’un autre genre que leur sexe nous amène à nous interroger sur les fondements structuraux de cette certitude énoncée. On le sait, ce peut être l’effet d’une identification à un tiers et ce n’est pas parce que nous la disons hystérique, donc névrotique, qu’elle est toujours facile à mobiliser. D’ailleurs, si elle l’est, toutes les tentatives de traitement correcteur ne pourront que renforcer sa détermination.

 

Mais cette certitude peut être telle qu’elle signe la psychose, et ce n’est pas une question de force conviction, c’est le fait que le savoir pour le sujet se met entièrement en ordre, en même temps que sa vie prend un sens plein. Je suis désolé, nous pensons encore en ces termes, et nous prétendons même en renouveler l’intérêt pratique. Car ce n’est pas parce que nous avons affaire à quelqu’un qui relève d’une structure psychotique que nous en faisons un monstre dangereux bon à enfermer dans un asile. Au contraire, nous trouvons bien préférable que le corps social lui offre un dispositif qui lui permette de d’insérer sans trop de contrainte. C’est même ainsi qu’il peut s’adresser à nous psychanalystes car ce n’est pas parce que le sujet est transgenre qu’il ne peut pas souffrir d’angoisse, d’obsession ou de dépression, souffrir même du prix intime de sa certitude. Il peut présenter des symptômes analysables, traitables, à condition que nous ne nous trompions pas sur la place que tient le partenaire sexuel dans sa structure. Dans la névrose nous en faisons le partenaire au bon fonctionnement du fantasme alors que dans la psychose le partenaire reste essentiellement problématique et facilement persécuteur s’il déroge à la certitude qu’il est censé partager.

 

Donc, comme psychanalyste, je dirai que ne sommes ni pour ni contre la solution transgenre. Elle est une réponse contemporaine au malaise des identifications en bute au manque fondamental, un malaise que la religion ne prend plus efficacement en charge. C’est la science qui tient la place du sujet supposé savoir et ses progrès permettent aujourd’hui ces interventions sur les corps qui étaient impensable il y a peu. Du coup se crée un marché pour cela, comme pour tout ce qui existe, tout comme il est en train de se créer pour la mort. C’est un fait, les transgenre sont toujours plus nombreux, surtout chez les adolescents, et ce n’est pas notre voix ténue qui y ferait objection si nous le voulions, pas plus que nous n’avons de raisons de l’encourager. De plus, la logique de reconnaissance juridique de leur affirmation de genre ne leur laisse pas nécessairement le loisir de l’interroger.

 

Peut-être que les dysphories de genre ne sont que la pointe avancée du changement dans nos mœurs de la place et de la fonction du partenaire. Dans notre logique marchande, on le dit utilitaire ; le corps de l’autre est aisément substituable, instrumenté. Et aussi, les femmes ont acquis une reconnaissance sociale de leur plaisir sexuel solitaire. Au fond, nous sommes tous inquiets de ce qui nous semble être l’extension exponentielle du « chacun pour soi », chacun avec son objet d’addiction ou sa certitude, ses normes à lui, qui prennent la place du corps de l’autre sexe dans sa réponse à l’absence de rapport. Peut-être, mais tous ces dispositifs supplétifs, diablement efficaces, sont tous privés de parole, ou au moins privés de lapsus donc de désir, puisqu’il y a maintenant des partenaires-objets qui parlent grâce à l’IA, même pour les petits enfants. Ces objets partenaires ne font que renforcer ce que Lacan appelait la soif du manque à jouir. Et nous pouvons compter sur le désir, qui prend sa source dans l’objet a dont le marché ne fournit que des ersatz, pour chercher une oreille qui non seulement l’écoute, mais entende son drame, dit par Freud castration, par Lacan coupure entre identifications et objet du désir qui l’anime.

 

Pour conclure, les jeunes sujets qui viennent nous voir peuvent effectivement faire preuve d’une désinvolture saisissante pour la sexualité, pratiquée de toutes les façons possibles ou délaissée, c’est quand même l’amour qui les rend malades.

 

 

*psychiatre, psychanalyste

 

Communication faite dans le cadre du séminaire Médecine-Sciences-Psychanalyse du 7 avril 2026 autour du sujet « Médecine, évolution des mœurs et changement de genre ».

 

À retrouver dans la revue Passages n°230.

 

Plus de publications

Psychiatre, psychanalyste

Related Articles

Responses