Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

Les conférences climat servent-elles encore à quelque chose ?

A propos de la COP 26 et du pacte de Glasgow

Malgré les larmes d’Alok Sharma, président de la COP26 et ancien ministre britannique, qui a regretté publiquement le manque d’ambition du compromis final, il y a matière à se réjouir que cette conférence ait pu avoir lieu.

D’abord parce que les conférences onusiennes des Parties sur le changement climatique sont le lieu de la convergence annuelle des acteurs politiques, économiques, scientifiques et citoyens autour des effets du dérèglement climatique et qu’elles donnent l’occasion de mettre à l’agenda cette question cruciale pour l’humanité.  

Ensuite parce que leur format permet à tous les pays de se faire entendre, de la petite île Tuvalu (dont le Premier ministre s’est exprimé les pieds dans l’océan qui monte), jusqu’aux Etats-Unis, à l’Inde, aux Emirats, ou à la Chine, dont les délégations sont pléthoriques et souvent soutenues par des industriels aux activités largement coupables d’émissions de gaz à effet de serre, en passant par l’Union européenne (qui représente tous ses Etats membres) avec son ambition affirmée d’exemplarité. En cela les COP climat ne sont ni pas des G20, G7 ou Davos, et elles donnent à voir une vraie représentation planétaire de l’humanité.    

Enfin parce que Glasgow a permis des avancées (ou a évité des reculades si l’on veut voir le verre à moitié vide), notamment sur les points suivants :     

  • Les Parties signataires de l’Accord de Paris n’ont pas abandonné l’objectif de limiter à 1,5 degré le réchauffement climatique à l’horizon 2100 ; le compte n’y est pas, les stratégies des Etats ne sont pas encore sur cette trajectoire (plutôt entre +2 et +3 degrés), mais l’ambition demeure ;
  • Le Pacte de Glasgow acte de la présentation par une majorité des Etats d’une ambition renouvelée de baisse des émissions de gaz à effet de serre (comme le prévoyait l’accord de Paris pour 2020, mais la COP décisive a été repoussée d’un an à cause de la crise sanitaire), et prévoit l’accélération des engagements des Parties, avec désormais des stratégies renouvelées chaque année et plus tous les 5 ans ;
  • Les « coupables », activités humaines responsables du dérèglement climatique, ont pour la première fois été désignés dans le Pacte signé en fin de conférence : il est fait mention du charbon – à réduire – et des énergies fossiles, alors que les précédents textes ne mentionnaient que la réduction des émissions de gaz à effet de serre ; la réduction des émissions de méthane industriel (-30% d’ici à 2030) a fait l’objet d’un engagement de plusieurs dizaines de pays et d’acteurs, et il s’agit d’un gaz à très fort pouvoir de réchauffement responsable de la moitié de la hausse des températures même si on peut regretter l’absence de mesure sur l’élevage intensif ;
  • Les stratégies d’adaptation des territoires aux effets du changement climatique ont été mises en avant, comme la prise de conscience que celui-ci n’est plus à démontrer, que le réchauffement est désormais inéluctable (comme l’a expliqué le GIEC dans son dernier rapport l’été dernier) et que les seules technologies décarbonées ne suffiront pas à enrayer ses effets ; on parle désormais de ralentir le réchauffement et de contenir ou compenser ses effets ;
  • Les Etats ont multiplié les engagements en matière de stratégies de neutralité carbone à l’horizon 2050, mettant en valeur que les solutions sont de plus en plus matures (hydrogène vert, énergies renouvelables, mobilité électrique notamment) ;
  • Des engagements significatifs ont été pris contre la déforestation et l’interdiction du double comptage des compensations et stockages du carbone (notamment par l’union européenne)
  • Les engagements financiers des pays du Nord en appui des pays du Sud sont confirmés, même s’ils n’ont pas tenu leurs promesses de Copenhague 2009 (atteindre 100 milliards de dollars par an en 2020, on est à 80), et qu’ils ne sont pas clairement dédiés aux « pertes et dommages » et à l’adaptation, mais plutôt à des transferts de technologie.

Résultat en creux

Mais il faut aussi convenir que la dynamique née à Paris lors de la COP21 est un peu grippée, et que cette 26ème conférence des Nations Unies sur le climat, repoussée d’un an a un goût d’inachevé et une ambition limitée. L’esprit de solidarité internationale pour faire face au changement climatique s’est effrité, et la place d’acteurs économiques défendant le business as usual et parfois accusés de greenwashing s’est affirmée face aux pays et aux personnes les plus vulnérables.

On peut considérer que les modèles et enjeux de développement nationaux, notamment dans les pays développés et émergents a pris le pas sur l’objectif de protection du bien commun planétaire.

La preuve la plus flagrante en est le compromis final sur le charbon dans le texte du Pacte de Glasgow qui est passé, lors de la dernière nuit de négociation, du principe d’« accélérer la sortie du charbon » à « diminuer l’utilisation du charbon sous système de capture et stockage du carbone », sous la pression de l’Inde et de la Chine.

A regarder en creux ce résultat, on peut néanmoins constater que cette disposition très contraignante pour les pays émergents dont l’économie – et la stabilité intérieure – repose très majoritairement sur le charbon, n’est pas équilibrée par son équivalent pour les pays riches qui aurait porté sur le pétrole et le gaz, énergies fossiles qui ne sont pas mentionnées dans le Pacte (et dont les Etats-Unis sont le premier producteur mondial…).

Les réalités, histoires et cultures très différentes des Parties, leur niveau de développement très hétérogène, et leurs armes inégales rend toujours délicates ces décisions définitives. Certains Etats ont des entreprises nationales très puissantes dans les énergies fossiles (exemple Arabie Saoudite).

A Glasgow, on a enfin touché du doigt les vrais problèmes (charbon, déforestation, aides publiques aux énergies fossiles, lien entre protection de la nature et le climat), on ne s’est pas juste tourné vers les solutions bas-carbone comme lors des COP précédentes. Mais les engagements face à ces constats ne sont pas à la hauteur des enjeux.

La France rejoint ainsi les 30 pays qui cessent de financer les énergies fossiles non dotées de système d’atténuation des impacts. Mais le stockage et captage du carbone est très peu mature aujourd’hui. On peut le mobiliser en petites quantités et très en aval de la production d’énergie. La solution efficace est plutôt de changer d’énergie à la source.  Et 25 milliards d’aides publiques sont encore mobilisées en 2022 (Projet de loi de finances) sur des énergies fossiles.

L’agence internationale de l’énergie a pourtant marqué fortement les esprits en indiquant clairement – et pour la première fois, chiffres à l’appui – que si l’on veut tenir les objectifs de neutralité carbone en 2050, c’est-à-dire vivre dans des sociétés sans gaz à effet de serre par rapport à ce que la planète peut absorber, il faut cesser tous les financements vers les infrastructures de gaz, pétrole, et charbon. Il faut espérer que la taxonomie verte discutée en ce moment au sein de l’union européenne y contribuera, en encadrant le caractère « durable » des investissements.

Un des enjeux principaux désormais est de garantir la transparence sur le suivi et l’évaluation des engagements, pour les crédibiliser. C’est l’enjeu de la création d’un réseau international des (hauts) conseils pour le climat, chargés de cette mission auprès des gouvernements.  

L’ONU a ainsi créé un groupe d’experts sur la mesure des actions visant la neutralité carbone chez les acteurs non étatiques : 90% de la planète s’engage pour la neutralité carbone, c’est bien, mais il faut maintenant mesurer l’action. 

Le changement climatique est une question de tous les jours. Les COP ne suffisent pas mais elles sont nécessaires. L’essentiel de l’action doit être fait dans et par les pays tout au long de l’année. La COP n’a pas d’autorité sur un grand nombre de règles, par exemple les traités commerciaux ou les normes bancaires mais c’est le lieu de dialogue de toute la communauté mondiale sur le sujet du changement climatique et c’est donc un moment important.

Un signe des temps ? La COP27 se tiendra en Egypte et la COP28 aux Émirats Arabes Unis.

 

Hélène Peskine est architecte urbaniste générale de l’État au ministère de la transition écologique, secrétaire générale du Comité21, présidente de la plate-forme PEPS pour le progrès environnemental et le progrès social.

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