Qu’a-t-on appris de l’épidémie de la COVID-19 ?

Pour les spécialistes des maladies infectieuses, et notamment les maladies respiratoires, une telle épidémie était attendue[1]. Certes, comme beaucoup d’autres, les experts penchaient plutôt vers une mutation du virus de la grippe, mais le fait que ce soit un coronavirus ne les a pas étonnés. Politiquement, malgré de nombreuses alertes, la conscience que nous vivions dans un seul monde que nous partageons avec … de l’ordre de 1,7 millions de virus, pour la plupart inconnus, était évanouie. Pourtant, les virus voyagent avec les plantes, les animaux et les hommes. En outre, une connaissance même très superficielle des théories de Darwin aurait dû conduire à une vigilance accrue pour tous les agents infectieux qui se propagent par voie aérienne. En effet, chaque jour, des avions transportent des êtres humains dans une atmosphère confinée or, avant de décoller, les passagers sont passés de leur domicile à la voiture avant d’embarquer à l’aéroport et, quand ils atterrissent, ils retrouvent aéroport, automobile, centres de congrès, hôtels, restaurants … tous climatisés ou chauffés avec de l’air pulsée. Un seul air, ou presque ! Trouvant donc un milieu favorable pour leur diffusion mondiale, les virus respiratoires voyagent et se multiplient.

Une fois l’épidémie du Covid19 déclenchée, chaque pays a trouvé ses propres réponses pour tenter d’en limiter la propagation. Elles ont en effet varié à la fois dans l’espace et dans le temps. Les leçons sont loin d’en avoir été tirées y compris dans les pays où les statistiques sont relativement fiables Le territoire pertinent pour l’analyse est ici politique avant d’être géographique.

Toujours à l’échelon mondial, on a pu assister aux tâtonnements de la méthode scientifique et apprendre que les chercheurs hésitent, que la vérité se construit progressivement en éliminant une à une les hypothèses avancées. En outre, si la connaissance doit jouer un rôle essentiel dans la décision politique – ce qui ne fut pas toujours le cas – elle ne suffit jamais : la politique est d’une autre nature et tient compte d’autres critères. De plus, en dépits des incertitudes, les gouvernements doivent agir, ils sont donc confrontés à des choix fatidiques.

Si la science hésite, elle cherche et parfois trouve. Ainsi, la capacité des chercheurs et des industriels à innover fut éclatante, voire extraordinaire, car des vaccins purent être inventés, testés et produits en à peine un an, alors qu’il en fallait six ou sept jusque-là.

 

Santé publique et médecine

 

Cette épidémie permit aussi d’illustrer la différence entre santé publique et médecine. La santé publique s’efforce de réduire la propagation du virus en en limitant la circulation et donc celle de ses porteurs : les humains. Pour y parvenir elle utilise des outils de protection rapprochée (port de masque et lavage de main pour l’essentiel) et la vaccination. Soulignons que la santé publique est presque toujours liberticide, en effet le plus souvent il est indispensable de limiter la liberté des uns pour la santé de tous. Quant aux médecins, ils tentent de soigner les personnes contaminées. Il faut préciser dans le cas du Coronavirus que, n’ayant pas de médicaments, pour attaquer le virus, les soins consistent à traiter les conséquences de l’infection, notamment les conséquences respiratoires, mais pas encore l’infection elle-même.

À l’échelon national, l’épidémie fut aussi riche d’enseignements. Avec la grande qualité de nos soignants qui ont d’autant mieux fait face qu’ils ont agi librement, nous découvrions les conséquences de nos tares et de nos qualités nationales, à commencer par la totale inutilité du principe de précaution qui nous a protégé de rien.

La centralisation : seul un pays centralisé demande de repousser les interventions chirurgicales pouvant conduire le patient en réanimation de tous les établissements publics et privés du territoire national alors même que le virus est encore absent sur une bonne moitié du pays, présent à Mulhouse il n’y avait pas encore de porteur à Toulouse. Coût : de l’ordre de 2 MD€.

Mais seul un pays centralisé peut aussi mettre en place rapidement une politique efficace, comme ce fut le cas pour la vaccination.

Le corporatisme : il a fallu attendre de longs mois pour découvrir, et d’autres mois encore pour reconnaitre, que les meilleurs spécialistes des épidémies à coronavirus étaient les vétérinaires. En effet, une cinquantaine de ces virus attaquent les animaux d’élevage, c’est la raison pour laquelle chaque service vétérinaire départemental disposait de machines permettant de faire des tests PCR. Ils ne furent pas utilisés pendant de longues semaines alors que l’on en avait cruellement besoin.

La faiblesse de la santé publique en général et du ministère de la santé en particulier, outre l’absence totale d’expertise en logistique, chacun a pu sentir la complexité du processus de décision. Apparemment il n’y avait que deux voix : celle du ministre et de son directeur général de la santé, mais l’on sentait la difficulté de trouver un chemin entre les souhaits des pôles d’expertises (comités ad hoc, haute autorité de santé [HAS], direction générale de la santé) et les instances gouvernementales (Elysée, Matignon, Ministère de la santé, Ministère des Finances, Assurance maladie …). En outre, la mise en œuvre par les agences régionales de santé (ARS) n’a pas toujours eu la souplesse permettant aux unes et aux autres de s’adapter à la spécificité de leurs territoires, hétérogènes pour certaines comme le Grand-Est. 

La faiblesse de nos statistiques sanitaires fut aussi évidente : il a fallu plusieurs mois pour compter les malades et les morts du virus à l’hôpital et dans les EHPADs, on n’y d’ailleurs pas encore totalement parvenu pour les personnes qui décèdent à domicile.

Un jour de la fin de l’hiver 2020, alors que l’épidémie de la COVID-19 faisait des ravages depuis plusieurs mois, la France s’est trouvée sans masque – en quelque sorte « démasquée » – elle était également sans respirateur et les machines pour tester la présence du virus n’étaient pas suffisamment nombreuses. Elle aurait aussi pu être sans test et sans vaccin si la Commission européenne n’était pas entrée dans le jeu. Si ce fut une surprise d’apprendre que l’administration continuait d’incinérer le stock de masques qu’elle avait constitué pour l’épidémie de la grippe H1N1 dix ans plus tôt alors que l’épidémie du coronavirus avait bien commencé, l’absence de fournisseur français n’avait rien d’étonnant : le dernier fournisseur venait de cesser sa production car il était plus cher que ses concurrents asiatiques. Le code des marchés publics l’excluait systématiquement. En revanche, la déception fut profonde quand Sanofi et l’Institut Pasteur se retirèrent pour des raisons différentes de la course aux vaccins. La France et ces deux institutions n’étaient-elles pas parmi les leaders mondiaux ?

 

Faiblesse industrielle

La crise aura donc été pour les médias révélatrice de la faiblesse de notre industrie biomédicale. Si elle a une excellente médecine, et l’épidémie l’a une fois encore montré, il n’y a plus en France d’industrie biomédicale à quelques notables exceptions. Pourtant, il y a un demi-siècle elle était dans le peloton de tête de la pharmacie et produisait des appareils d’imagerie médicale.

Les raisons sont multiples, commençons par le plus simple. En France depuis dix ans, la loi de financement de la sécurité sociale demande aux hôpitaux de réduire substantiellement leur budget d’achat. En Français dans le texte cela veut dire : achetez en Asie et notamment en Chine ! Et l’on fait semblant de s’étonner ! Il y a quarante ans, Jack Ralite, Ministre de la santé, voulut que l’on fabriquât en France des seringues hypodermiques ; on a pu les fabriquer mais pas les vendre : trop onéreuses ! Il ne serait possible de développer une industrie française dans ce domaine si, et seulement si, à l’instar du Japon, les hôpitaux français surpayaient sensiblement les produits made in France à moins que, à l’instar des Allemands, tous les acteurs de la chaine en soient convaincus !

Pour les produits nouveaux, les innovations, cela suppose d’abord un lien fort entre les équipes médicales et les industriels. En effet, les idées viennent le plus souvent des praticiens. Toutefois au nom de potentiels conflits d’intérêts, il leur est en pratique quasiment interdit de tisser ce genre de liens. Certes, les inventeurs peuvent créer une entreprise, trouver un peu d’argent dans leur entourage, bénéficier du très efficace crédit « impôt-Recherche », obtenir des subventions, mais si cela est prometteur, s’ils ont levé quelques millions d’euros, ils auront beaucoup de mal à passer à l’échelon industriel qui en exige des dizaines, voire des centaines de millions.

Mais ce n’est pas tout, car ils auront eu aussi du mal à tester leur innovation en France à la fois du fait de la réglementation sur les essais cliniques, mais aussi du risque couru par les établissements. Il y aura aussi des réserves des agences de réglementation : la HAS, contrairement à la Food and Drug Administration (FDA) américaine ne donnera aucun passe-droit – au contraire[2] – aux entreprises françaises. Il en sera de même des tarifs de remboursements de produits et d’actes médicaux par l’assurance maladie. L’administration française accepte de passer sous les fourches caudines des grandes entreprises multinationales qui, au mieux, n’auront en France que des comptoirs de vente, mais pénalise ses PME et donc les innovateurs français vont voir ailleurs, un ailleurs où on commence toujours par leur demander : « Pourquoi votre idée, votre produit si innovant n’a pas été encore autorisé par l’administration française ? ».

Les exemples abondent à commencer par le vaccin à ARN messager de Moderna développé par un Français aux États-Unis. Il en est de même du TAVI, (Transcatheter Aortic Valve Implantation), valve aortique par voie transcutanée, inventée à l’époque par un jeune professeur de médecine rouennais, mais développé aux Etats-Unis ; son marché mondial est aujourd’hui de l’ordre du milliard de dollars.

Mais on ne se contente pas d’empêcher de faire, on brade aussi. Quand on a de l’âge et de la mémoire, on se souvient douloureusement du très mauvais marché pour la France que fut la vente de la compagnie générale de radiologie (CGR) à General Electric en 1983 et du bradage des filiales médicales du CEA il y a trente ans. La valeur de l’une d’entre elle a été multipliée, par plus de cent !

C’est donc toute une série de causes qui font que l’industrie française s’étiole. A toutes les raisons que nous venons de donner après avoir décrit la chaine de l’innovation, il faudrait ajouter le fait que l’administration française, même du temps de la grandeur industrielle du pays, ne savait pas discuter avec les PME, seuls les grands groupes comptaient.

Et si cet article n’est pas d’un grand optimisme, c’est qu’il faudrait non seulement toucher à de nombreux mécanismes administratifs, mais d’abord et surtout changer le ton des relations entre l’administration et les entreprises. La complicité pour tendre vers un but commun doit remplacer la suspicion permanente. Il est risqué d’innover et ceux qui réussissent – un tout petit pourcentage – deviennent riches et avec eux leur pays ; ce n’est pas pour autant qu’ils sont malhonnêtes !

 

[1] Jean-Philippe Derenne, François Bricaire, Pandémie La grande menace de la grippe aviaire, Fayard 2005.

[2] Un membre éminent d’une de ces instances s’est levé de table à un dîner parce qu’il était assis à côté d’un industriel du secteur biomédical qui d’ailleurs ne lui demandait rien d’autre que de lui passer la carafe d’eau ! 

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