Europe : comment renouer avec une capacité et une puissance d’agir
Christian Saint-Etienne*
Il faut comprendre la situation de l’Europe dans le monde avant d’envisager les évolutions nécessaires.
Situation économique et technologique de l’Europe dans le monde en 2026
L’Europe se recroqueville sur les plans démographique et économique depuis un quart de siècle jusqu’à tendre vers l’insignifiance stratégique avant 2050 sans changement d’orientation. Pour que cette affirmation n’apparaisse pas comme théorique, donnons deux exemples : 1/ En 2007, l’Union européenne produisait 30% des cellules photovoltaïques mondiales contre 1% en 2025. 2/ En 2025, sur les 324 lancements orbitaux, la répartition internationale pour les premiers est la suivante : Etats-Unis 193, Chine 92, Russie 17 et Union européenne 8, soit 2,5% pour l’Europe.
Evolution démographique mondiale à l’horizon 2050
Selon les dernières prévisions de la Division de la population des Nations-Unis de 2024, la population mondiale était de 8,17 milliards de personnes à la mi-2024 et devrait atteindre 9,67 milliards de personnes en 2050, soit un gain prévu de 1,5 milliard de personnes au cours du prochain quart de siècle. La population de l’Europe, de l’Islande à la Russie, sur la même période, va baisser de 745 millions à 703 millions, soit de 9,1% à 7,3% de la population mondiale. L’Europe est le seul continent dont la population va décliner dans le prochain quart de siècle, ce qui ne peut laisser présager d’une augmentation de notre influence.
La baisse du taux de fécondité des femmes européennes, qui était cachée par le vieillissement de la population et l’immigration depuis le début du siècle, produit donc une contraction de la population européenne. Ce taux de fécondité est de 1,4 dans l’Europe méridionale et orientale et de 1,55 dans l’Europe occidentale et septentrionale, très en-dessous du taux de renouvellement de la population de 2,1.
Evolution économique mondiale d’ici 2035
La croissance de la zone euro est la plus faible de tous les grands ensembles économiques mondiaux depuis vingt ans (voir le tableau 1).
La croissance annuelle mondiale s’est établie à un peu plus de 3,3% sur les vingt années 2006-2025 et devrait se maintenir autour de 3,0% sur les dix prochaines années 2026-2035, hors cataclysme. La croissance annuelle de la zone euro a été de 1% au cours des vingt années 2006-2025 et pourrait se maintenir à ce niveau au cours de la prochaine décennie, sauf nouvelle crise de la gouvernance européenne.
Il apparait donc que la croissance de la zone euro devrait être trois fois inférieure à la croissance mondiale et à celle de la Chine et deux fois inférieure à celle des Etats-Unis au cours de la prochaine décennie, l’Inde croissant six fois plus vite que la zone euro dans les prochaines années.
Le recul relatif de l’Union européenne s’explique par le retard accumulé depuis trente ans dans la révolution numérique et le capital-risque. Cette révolution nous a fait entrer dans une iconomie entrepreneuriale dans laquelle la croissance est tirée par l’innovation et les entrepreneurs. L’iconomie entrepreneuriale est le fruit d’une mutation technique hyper-industrielle, hyper-entrepreneuriale et hyper-mobile qui nécessite d’être largement financée par des fonds propres compte tenu des risques encourus.
Tableau 1 : croissance économique mondiale 2006-2035
(Croissance annuelle du PIB en %)
2006-2015 2016-2025 2026-2035
Monde 3,6 3,1 3,0
Etats-Unis 1,6 2,2 2,1
Zone euro 0,8 1,2 1,0
Chine 9,6 5,4 3,2
Inde 6,8 6,9 6,0
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Source : FMI pour 2006-2025, Auteur sur base FMI pour 2026-2035
L’Europe aux abois
L’Union européenne a longtemps nié son retard dans la Nouvelle révolution industrielle de l’iconomie, mais ce dédain des faits devient de plus en plus difficile à soutenir. Cela fait quinze ans qu’un certain nombre d’experts européens tirent la sonnette d’alarme, mais il a fallu attendre le rapport Draghi pour que les autorités européennes s’inquiètent réellement.
Le rapport de Mario Draghi, publié en septembre 2024 et intitulé The future of European competitiveness, fait un constat sans concession de l’effondrement économique et stratégique relatif de l’Union européenne depuis 1995, dernier point haut de la prospérité européenne comparée au dynamisme américain. Bien que commandé par la Commission européenne et s’appuyant sur les services de la Commission, ce rapport montre les contradictions entre, d’une part, les objectifs idéologiques de l’Union favorisant un commerce international fondé sur une ouverture sans réciprocité, de 1958 à 2023, et des objectifs écologiques privilégiant uniquement et sans études d’impact une émission nulle de carbone en 2050 et, d’autre part, la réalité d’un effondrement de la productivité européenne relative à celle des Etats-Unis, la destruction de son industrie des biens permettant la transition écologique — par exemple l’éradication de l’industrie des panneaux photovoltaïques en Europe — et la soumission aux Etats-Unis en termes d’industries de défense.
L’Union européenne a raté son entrée dans l’iconomie et est devenue une colonie numérique et militaire des Etats-Unis. L’Union tente de refaire une partie de son retard de façon désordonnée et inefficace car elle est devenue une Union bureaucratique où, pour frapper les esprits, tout est interdit sauf si c’est autorisé par la bureaucratie européenne qui s’abrite derrière des « règles » pour justifier ses décisions (voir le livre précédemment cité, Trump et nous).
Une organisation, entreprise ou Union d’Etats, se juge sur ses résultats. Quand la croissance de la zone euro est deux fois plus faible que celle des Etats-Unis et trois plus faible que celle de la planète (voir tableau 1) pendant des décennies, c’est un constat d’échec sans appel. La création de la zone euro devait accélérer la croissance alors que la zone est devenue un bloc de non-croissance relative. L’accent mis sur la seule politique de la concurrence, sans politique stratégique et sans réciprocité du commerce, a détruit le potentiel créatif européen alors qu’une rigidification absurde des règles prudentielles de la finance a bloqué le financement à long terme du secteur productif.
L’écart de PIB aux prix de 2015, entre l’Union européenne et les Etats-Unis, s’est accru de 15% en 2002 à 30% en 2023. Et 72% de l’écart de PIB par tête entre l’Europe et les Etats-Unis s’explique par la productivité plus faible en Europe sous l’effet d’une innovation plus faible mais surtout du fait que les entreprises innovantes ne parviennent pas à financer leur croissance en Europe.
L’Union européenne doit donc s’organiser pour augmenter sa productivité et financer plus massivement ses entreprises en croissance rapide. Or la part européenne du chiffre d’affaires mondial des entreprises de technologies est passée, de 2013 à 2023, de 22% à 18% alors que la part américaine a progressé de 30% à 38%.
Le principal point faible de l’Union européenne, pointé par Draghi, vient de l’absence de coordination entre les différentes politiques. Il note que les politiques stratégiques américaines et chinoises comprennent des politiques budgétaires et fiscales pour stimuler la production domestique, des politiques commerciales à la fois douanière et réglementaire pour pénaliser leurs compétiteurs, des politiques d’approvisionnement à long terme en matières premières et minerais, et des politiques de défense ambitieuses et durables. Or l’Europe est strictement incapable de s’organiser de cette façon puisque la Direction de la concurrence européenne sanctionne les politiques de développement stratégique et interdit d’aider les entreprises naissantes ou encore fragiles, du fait d’investissements massifs en phase de décollage, face à une concurrence agressive.
Face à ce constat, deux attitudes sont possibles. Continuer et accélérer dans l’organisation et les politiques européennes conduites depuis la création du marché unique européen qui ont conduit l’Europe à l’échec répertorié par Draghi. Ou prendre acte du colossal échec de l’Union européenne en termes de croissance, de productivité et d’innovation.
Renouveler le rôle et les missions de la Commission européenne
Il apparaît, au tableau 1, que la performance économique de la zone euro est désastreuse — comme celle de l’Union européenne — depuis vingt ans et qu’il est peu vraisemblable, à institutions européennes constantes, que la situation s’améliore dans les dix prochaines années. La Commission européenne est devenue l’instrument impotent de l’Union. Les grandes décisions sont prises sans études d’impact et la réglementation de tout ce qui bouge en Europe est devenue la vraie raison d’être de cette institution.
Comme le mentionne le Rapport Draghi, le retard d’investissement de l’Union européenne par rapport aux Etats-Unis devient préoccupant. Alors que le taux d’épargne de l’Union européenne est supérieur au taux américain, le taux d’investissement productif du secteur privé américain en pourcentage du PIB, dans les équipements et l’innovation, dépasse de 1,5 point l’effort d’investissement européen. Comment faire évoluer les équilibres politiques internes de l’Union pour dynamiser l’innovation et l’investissement dans l’Union européenne ?
Rôle institutionnel de la Commission européenne
Le rôle de la Commission a été fixé par le Traité de Rome et amendé par les traités ultérieurs. Mais les principes sont issus du traité de 1957 lorsqu’il s’agissait de gérer une union douanière entre six pays européens, aux niveaux de développement comparables, sous la protection de l’OTAN face au Pacte de Varsovie. Il s’agissait d’une institution de nature bureaucratique pour gérer des problèmes bureaucratiques au sein d’une Communauté économique européenne (CEE) dont la mission principale était de faciliter le commerce interne aux Etats-membres et de proposer les grandes lignes de la politique commerciale extérieure de la CEE. C’était une bureaucratie gérant des problèmes techniques au sein d’une entité économique.
Jusqu’au démarrage du marché unique le 1er janvier 1993, elle avait trois missions essentielles : 1/ conduire la politique commerciale de la CEE, 2/ définir et mettre en œuvre les règles du droit de la concurrence et 3/ gérer la Politique agricole commune (PAC).
Devenu Union européenne avec le traité de Maastricht de février 1992, entré en vigueur le 1er novembre 1993, l’Union n’a que quinze membres jusqu’en 2002. Les traités de l’Acte unique et de Maastricht ont donné des pouvoirs immenses à cette Commission sans jamais interroger sa nature de Bureaucratie, au sens technique du terme, c’est-à-dire une institution fonctionnant sur des règles rigides sans prise en compte d’une stratégie dynamique inexistante[1].
La Commission européenne est la quintessence absolue d’un « objet » bureaucratique qui gouverne par des « règles » des Nations politiques œuvrant dans un monde en mutation stratégique totale. Elle n’est pas seule responsable de la stagnation européenne mais en assume une large part.
La Commission intervient toujours trop peu et trop tard. Ont ainsi été éradiquées ou affaiblies les productions européennes de panneaux photovoltaïques, de pompes à chaleur, d’électrolyseurs, d’éoliennes et ont le plus grand mal à se développer les productions de voitures électriques, de batteries, ou de produits pharmaceutiques génériques en compétition directe avec des producteurs chinois et indiens opérant à prix cassés, au mépris de toute politique européenne de souveraineté économique et politique[2].
Même si l’état d’esprit des fonctionnaires de Bruxelles semble avoir évolué, depuis 2023-2024 devant l’échec flagrant de l’Union dans le monde, la solution est-elle de donner plus de pouvoir à la Commission qui a échoué dans sa mission fondamentale de préserver l’Union européenne au cours des trois dernières décennies ?
Réforme structurelle des institutions européennes
Comment envisager l’évolution des rôles respectifs de la Commission européenne et du Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement ?
Il faut prendre acte de l’échec stratégique fondamental de la Commission depuis trois décennies. Elle n’a pas perçu la révolution iconomique depuis la création du marché unique, ni même compris que l’Union n’est plus que l’enjeu de la compétition économique et industrielle entre les Etats-Unis et la Chine pour la domination mondiale. Elle n’a même pas effectué son travail dans ses domaines clés d’action : mise en œuvre de la réciprocité dans le commerce international ou réalisation d’études d’impact pour le Green deal.
Le problème central est que la Commission a été instituée il y a presque sept décennies, dans un autre monde, en institution politiquement indépendante, seule responsable de l’élaboration des propositions législatives et de la mise en œuvre des décisions du Parlement européen et du Conseil des ministres de l’Union.
Cette caractéristique institutionnelle décidée dans les années 1950 n’est plus tenable et doit impérativement évoluer. La Commission doit devenir le Secrétariat politique du Conseil européen dans tous les domaines sauf les deux seuls où il faut lui laisser un degré élevé d’indépendance politique sous contrôle du Conseil européen :
- La Commission reste en charge de la politique commerciale internationale sous le contrôle d’une Commission d’orientation stratégique de sept chefs d’Etat et de gouvernement représentant le Conseil européen (COS-CE) et élue par lui. Le COS-CE devra s’assurer en permanence que la Commission met en œuvre le principe fondamental de réciprocité : ce qui est interdit aux entreprises européennes dans un autre pays est interdit dans l’Union européenne aux entreprises de ce pays. Notamment les subventions interdites en Europe sont interdites chez ses concurrents, avec des droits compensatoires immédiatement mis en œuvre et à hauteur du préjudice subi par les producteurs européens. C’est la pratique américaine depuis cinquante ans. Les membres du COS-CE tournent en s’assurant que les pays dont ils sont issus représentent toujours 70% de la population européenne.
- La Commission reste en charge de la politique de la concurrence, mais la doctrine évolue de la vision statique mise en œuvre depuis trois décennies et au niveau de chaque pays membre, vers une doctrine dynamique qui permet les fusions-acquisitions intra-européennes aussi longtemps qu’elles ne freinent pas l’innovation et qu’elles permettent d’améliorer le service rendu au consommateur. C’est la doctrine américaine : nommons-la la concurrence dynamique de marché par opposition à la concurrence bureaucratique statique actuellement mise en œuvre par la Commission européenne. De plus, l’Union est divisée en trois « régions de concurrence », avec trois autorités décentralisées opérationnelles de la concurrence dynamique de marché (ADOC – DM). Ces trois régions de concurrence sont les suivantes : l’Europe du Sud-Ouest / Ouest (Benelux, France, Ibérie, Italie), soit la Région 1, la seconde pour l’Europe du Nord (Allemagne, Scandinavie, Autriche), soit la Région 2, la troisième pour Europe centrale et Est formant la Région 3. La Direction de la Concurrence de la Commission devient un simple coordinateur de ces trois instances intergouvernementales gérant trois marchés qualifiés comme les trois marchés pertinents en Europe. On passe des vingt-sept Autorités de la concurrence à ces trois ADOC – DM[3].
Dans tous les domaines autres que les politiques de la concurrence et du commerce international, la Commission devient le Secrétariat politique du Conseil européen afin de faire cesser les errements du passé. Depuis trois décennies, la Commission a été une machine de fragmentation des capacités de production européennes et d’émiettement des capacités d’action politique de l’Union européenne avec pour résultat que quand l’Europe amorce un petit réarmement à la suite de l’invasion russe en Ukraine, c’est en achetant, à hauteur de 60% des crédits, des armes américaines. Quand elle a décidé sans étude d’impact la transition écologique, et du fait de cette absence insupportable de travail préparatoire, elle s’opère avec des matériels chinois.
Pour le commerce international, la Commission doit devenir l’équivalent du Department of Commerce américain avec 1/ une vraie capacité de contrôle de l’origine et de la qualité des importations (carbone, respect des règles auxquelles doivent obéir les producteurs européens en termes d’intrants et de process, hygiène, sécurité, traçabilité, etc.) et 2/ une obligation d’action au service de la souveraineté européenne. Et pour le droit de la concurrence, le coordinateur des trois ADOC – DM.
La raison d’être de l’Europe au XXIe siècle, dans un monde de violences, est d’être un havre de paix, de prospérité, d’innovation et de respect d’un Etat de droit. Les nations européennes doivent investir massivement dans les nouvelles technologies, l’éducation, la recherche et développer en commun leurs capacités de défense.
* Economiste universitaire, membre du Cercle des Economistes. Dernier livre : Trump et nous, comment sauver la France et l’Europe, aux Editions Odile Jacob, 2025
[1] La Commission européenne est la branche exécutive de l’Union européenne. Politiquement indépendante, elle est seule responsable de l’élaboration des propositions législatives et met en œuvre les décisions du Parlement européen et du Conseil de l’Union européenne qu’elle a initiées. Avec la Cour de justice, la Commission veille à l’application de la législation européenne. Toute l’action de l’Union s’appuie sur des traités qui ont été constitutionnalisés par la Cour de justice de Luxembourg qui se réserve le droit de les interpréter sans possibilité d’appel devant une Cour constitutionnelle européenne qui n’existe pas.
[2] Non seulement la Commission européenne a accompagné et parfois favorisé l’effondrement industriel européen depuis la mise en place du marché unique, par une politique commerciale extérieure n’appliquant pas la règle fondamentale du commerce international qui est celle de la réciprocité, mais elle ne favorise pas l’essor des nouvelles technologies de la croissance verte qu’elle promeut par ailleurs.
[3] Par effet de la transformation de la doctrine et de l’organisation du droit de la concurrence, on pourrait rapidement porter remède à l’émiettement du marché des télécoms en Europe. Comme l’a noté lui-même Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commissions européenne : « La configuration actuelle en Europe, avec 140 opérateurs sur 27 marchés distincts, n’est bonne ni pour les consommateurs ni pour favoriser les investissements nécessaires dans les réseaux. A terme, il faudrait revenir à une vingtaine ou une trentaine d’opérateurs aux reins suffisamment solides. La Commission doit créer les conditions favorables à cette concentration. » (Les Echos, 9 décembre 2024).
De fait, la Commission ne pourra pas réellement favoriser ces concentrations, qu’elle a elle-même empêchées depuis trois décennies, dans la mesure où opéreront encore vingt-sept autorités de la concurrence. En revanche, chaque ADOC-DM aura la légitimité et la capacité de faire émerger cinq ou six opérateurs dans son champ d’action, redonnant ainsi à ces opérateurs la capacité de redevenir des acteurs significatifs de la transition iconomique qui est la condition de la réussite de la transition écologique.
Universitaire, économiste, professeur émérite, CNAM.
Auteur du "Libéralisme stratège" aux Editions Odile Jacob.
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