Le Pont

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Quelles priorités pour le prochain quinquennat ?

Quelles sont les trois priorités qui doivent s’imposer au prochain quinquennat ? 1/ Réindustrialiser dans une économie durable et selon une trajectoire de finances publiques soutenable, 2/ Reconstruire l’école et 3/ Reconstruire la puissance militaire.

1/ Réindustrialiser

La désindustrialisation massive de la France est notre principale faiblesse géostratégique.

            La désindustrialisation massive de la France

 La France est le pays développé qui s’est le plus désindustrialisé depuis vingt ans. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB a baissé de 14% à moins de 10% de 2000 à 2019, niveau à peine maintenu en 2021. A cette dernière date, cette part était de 20% en Allemagne. En euros, la valeur ajoutée manufacturière de la France est tombée à 37% de la valeur ajoutée manufacturière allemande en 2021.

Après la crise du Covid et alors que l’affaiblissement industriel se poursuit, le déficit commercial est passé de 58 milliards d’euros en 2019 à 85 milliards d’euros en 2021.

En lien avec la chute de notre industrie manufacturière, notre part dans les exportations mondiales de biens et services a chuté de 48% de 2000 à 2021. Et notre part dans les exportations de la zone euro a baissé de 26%.

En résumé, la part de l’industrie manufacturière française a baissé de 26% dans les exportations de la zone euro, de 30% dans le PIB de la France et notre part dans les exportations mondiales de biens et services a baissé de 48% au cours des vingt dernières années. C’est un effondrement historique.

Quelle politique de réindustrialisation ?

La réindustrialisation de la France doit être la priorité absolue de la politique économique si notre pays veut rester une puissance autonome.

1/ Afin de conduire cette réindustrialisation, il convient de créer un grand ministère de l’Industrie, de l’Energie, de l’Innovation et de la Formation professionnelle. En effet, on ne peut plus séparer les questions industrielles et énergétiques de l’innovation de produits et services industriels. De plus, en lien avec le rebond de l’apprentissage, les lycées techniques et la formation professionnelle doivent être des filières d’excellence financées par le ministère de l’Industrie.

2/ Afin de conduire la réindustrialisation dans la croissance durable, la puissance électrique du pays doit être portée à 600 TWh en 2035 et 1000 TWh en 2050. La réindustrialisation passe par la numérisation, robotisation et électrification du système productif.

3/ Il faut supprimer rapidement la C3S et la CVAE.

4/ Afin d’accélérer la réindustrialisation, il faut attirer les investissements internationaux tout en favorisant l’essor des ETI et des grosses PME par une baisse de l’impôt sur les sociétés prenant en compte les accords fiscaux internationaux conclus en 2021-2022. Le taux d’IS doit passer dès 2023 à 15% jusqu’à 100 000 euros de résultat des entreprises, 18% de 100 000 euros à 100 millions d’euros de résultat et 21% au-delà.

5/ Pour réindustrialiser, il faut pouvoir accueillir les usines robotisées, numérisées et électrifiées qui sont au cœur de la transformation de notre système productif. Il faut mettre en place une Agence publique mettant en œuvre, avec les régions et les intercommunalités, la politique de réindustrialisation par une politique foncière stratégique permettant de créer rapidement un millier de zones industrielles électrifiées de 300 à 500 hectares bénéficiant de toutes les autorisations techniques et environnementales préalables.

2/ Reconstruire l’école

L’affaiblissement des compétences de la population active française est tout aussi impressionnant que le rythme de sa désindustrialisation. Or l’échec scolaire commence très tôt. Il est donc essentiel de repérer ces difficultés dès le CE1 par un examen national d’évaluation des compétences des enfants de CE1 à la fin de chaque trimestre afin de ne pas envoyer en CE2 des enfants ne maîtrisant pas ces compétences. Ces enfants doivent être pris en charge dans un programme massif de détection des origines de leurs difficultés afin d’y remédier.

De même, une évaluation doit être faite à la fin de chaque trimestre de CM2 pour déterminer si l’enfant peut aller au collège ou dans des classes primaires supérieures, qui doivent être rétablies, afin de s’assurer que les compétences défaillantes sont corrigées avant de revenir au collège ou d’intégrer des Centres de formation technique d’excellence (CFTE). Le niveau d’exigence des diplômes de fin de 3e et de terminale doit être relevé, notamment en français et en mathématiques. En lien avec le rebond de l’apprentissage, les lycées techniques et la formation professionnelle doivent être des filières d’excellence financées par le nouveau ministère de l’Industrie.

L’année de Terminale permet d’orienter les élèves vers une formation technique d’excellence en 1 ou 2 ans ou vers l’Université et les Grandes écoles après vérification de leur capacité à faire un commentaire composé et de faire un nombre réduit de fautes dans le cadre d’une dictée.

Il n’y aura pas de progression des compétences de la jeunesse sans une évaluation permanente des acquis et une orientation mise en œuvre avec exigence et bienveillance pour permettre à tous les élèves d’exprimer leur potentiel.

3/ Reconstruire la puissance militaire

La loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 a prévu un premier renforcement de nos capacités militaires après vingt ans de réduction de ces capacités, mais le format 2025 envisagé en 2018 n’est plus en phase avec le monde d’une compétition militaire accrue entre la Chine et les Etats-Unis, de la guerre en Ukraine et de la montée en puissance de nombreux pays comme la Turquie, l’Algérie ou l’Allemagne.

Le budget des armées est fixé à 41 milliards d’euros en 2022 et devait atteindre 44 milliards d’euros en 2023, ce que beaucoup d’experts mettaient en doute compte tenu du gel répété de crédits militaires depuis le vote de la LPM.

Or nos armées sont démunies de drones ou de missiles, de capacités anti-missiles, de moyens de transport et de munitions. De plus, le format capacitaire envisagé pour 2025 est totalement décalé par rapport au souhaitable.

Le budget militaire de recherche-innovation-développement (BRID) doit passer de 1 milliard d’euros en 2022 à 3 milliards d’euros en 4 ans, par incrémentation annuelle de 500 millions par an qui doit continuer jusqu’en 2030 (BRID 2030 de 6 milliards d’euros), tandis qu’un Fonds stratégique d’investissement Défense (FSID) dans la Base industrielle et technologique de défense (BITD) doit être doté de 2 milliards d’euros par an, au cours des dix prochaines années, afin de contribuer à la réindustrialisation duale civile-militaire. 

Cet effort de reconstruction, qui devra être continué pendant au moins dix ans, peut être mis en œuvre avec un budget militaire, hors FSID et hors pensions et fonds de concours et attributions de produit rattachés, progressant, par incrémentation annuelle de 3 milliards d’euros, de 41 milliards d’euros en 2022 à 56 milliards d’euros en 2027 et 71 milliards d’euros en 2032. Si ce projet est voté à l’automne 2022, le budget – FSID inclus – passerait de 46 milliards d’euros en 2023 à 73 milliards d’euros en 2032.

En supposant que le PIB en volume progresse de 1,5% par an et les prix de 2% par an de 2023 à 2032, le budget militaire – FSID inclus à partir de 2023 – passerait de 1,54% du PIB en 2022 et 1,67% en 2023 à 1,83% en 2027 et 1,94% du PIB en 2032. Toute hausse supplémentaire de l’inflation serait reportée sur le budget militaire pour conserver ces proportions.

L’effort de reconstruction de notre puissance militaire, ici proposé, est à la fois stratégiquement nécessaire, budgétairement très raisonnable, et industriellement souhaitable, en pleine cohérence avec les deux autres objectifs assignés au prochain quinquennat.

 

Christian Saint-Etienne est auteur de Le libéralisme stratège aux Editions Odile Jacob.

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Économiste, professeur honoraire au CNAM.

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