Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

Le poète protestataire

Comment Zbigniew Herbert est devenu un ennemi du régime communiste en Pologne

En 1969, après l’invasion de la Tchécoslovaquie par des forces du Pacte de Varsovie et lorsque la Pologne communiste est plongée dans une atmosphère confuse et étouffante, un poète âgé alors de 45 ans, invité à donner une lecture au Festival de Spolète, en Italie, déclare : « Je suis au Festival des deux Mondes, où je représente la poésie indépendante d’un pays asservi, envahi par les hordes barbares ».

Le poète, Zbigniew Herbert, était conscient que le communisme ne pouvait pas durer, mais il n’est pas optimiste à court terme : « La bête agonise, mais je ne sais pas si c’est nous qui l’enterrons ». « La bête », était le régime avec sa propagande qui tentait de convaincre que le mal était le bien, la violence physique des arrestations, tortures, disparitions était alors visible à tout le monde. Herbert a choisi systématiquement les armes de l’ironie et de l’ambiguïté dans sa lutte contre le manichéisme étroit du « réalisme socialiste » de son pays. Ainsi, il est arrivé à incarner toute une société en quête de liberté et d’évasion, loin de la prison idéologique qui l’enserrait.

Zbigniew Herbert est né à Léopol, connu aujourd’hui comme Lviv en Ukraine, en 1924. Il a grandi dans une Pologne libre jusqu’en 1939, quand tout bascule avec l’invasion de la Pologne par l’armée allemande d’Adolf Hitler. « Ça crée une empathie chez lui aux autres perdants de l’histoire. Quand on traduit sa poésie, on se rend compte à quel point c’est universel », soutient dans un entretien sa biographe et traductrice, Brigitte Gautier, auteure de « La poésie contre le chaos ».

Quand le parti communiste prend le pouvoir en Pologne à la fin de la deuxième guerre mondiale, il n’a aucune légitimité à la différence d’autres partis. C’est à Moscou qu’est officialisée la création d’un gouvernement provisoire polonais, dit de coalition, où les communistes se taillent la part du lion. La majorité des Polonais s’attendent à ce que le système soit violent et c’est le cas.

Le traité polono-soviétique en 1945 fige la frontière orientale de la Pologne, faisant en sorte que la Pologne perd plus de vingt pour cent de son territoire d’avant 1939. Les Soviétiques incitent les Polonais qu’ils n’ont pas encore déportés à partir, pour se débarrasser d’une minorité incommodante. Les parents d’Herbert s’installent à Sopot, une ville sur la mer baltique.

Gautier dresse dans sa biographie un portrait d’Herbert à cette époque: il est sympathique, simple, avec de l’humour et disposé à détendre une situation en racontant une histoire ou chantant une chanson. C’est un leitmotiv dans sa vie : il n’est pas dogmatique et il est capable d’égrainer des chansons avec des amis, avec des inconnus, y compris dans une langue étrangère. D’après Gautier, c’est une époque où les jeunes gens, « privés d’adolescence par la guerre et les occupations, portant le souvenir des morts et sans réelle perspective d’avenir, aspirent à profiter de l’instant ».

La rencontre avec Czesław Miłosz

Zbigniew Herbert refuse d’accepter le régime imposé par les Soviétiques en 1945, ce qui lui vaut de débuts littéraires retardés puisqu’il ne publie son premier recueil Corde de lumière qu’en 1956. L’un de ses poèmes les plus connus est « Le Thrène de Fortinbras » (1957). Il se présente comme un monologue du prince de Norvège qui apparaît sur la scène après le mort d’Hamlet. Fortinbras, apparemment rationnel, engage un dialogue avec le mort et son idéalisme supposé. Le vers le plus populaire, « le Danemark est une prison », ne vise pas le Danemark. Le poème devient si populaire que des foules sont capables de le réciter par cœur.

Fin mars 1957, Herbert abandonne son travail de directeur administratif de l’Union des compositeurs polonais. « Je ne peux vivre pour mon propre compte (c’est-à-dire écrire) que lorsque je ressens un vacillement de l’équilibre entre le monde et moi. J’ai aussi besoin d’un avenir incertain et je commence à penser davantage », écrit-t-il dans une correspondance.

En 1958, le jeune poète reçoit une bourse à l’étranger pour Paris. En France, il se lie avec la maison d’édition Institut Littéraire, à Maisons-Laffitte, qui publie la revue La Culture. C’est là où il rencontre Joseph Czapski, Gustaw Herling-Grudziński, Czeslaw Milosz et d’autres figures artistiques. Pour Gautier, la relation qui se forme entre Herbert et Milosz est similaire à celle d’Adam Mickiewicz et Juliusz Słowackiqui qui se retrouvent à Paris après l’insurrection polonaise de 1830. « Mickiewicz à dix ans de plus que Słowacki, tout le deux sont des poètes romantiques et ils vont entrer en conflit », explique-t-elle.

Miłosz n’est pas connu parmi les émigrés polonais. C’est un fonctionnaire au service du régime communiste quand il choisit la liberté, les Américains le soupçonnent d’être un espion. Herbert va être admiratif et au début, leurs rencontres sont sympathiques. Au fil des années, les différences entre les deux poètes deviennent de plus en plus clair : « Miłosz est très critique de la Pologne d’avant-guerre et Herbert n’est pas convaincu, il pense que le Pologne avant 1939 est un paradis. En plus, Herbert est un peu agacé que Milosz se fait passer par un prince lithuanien », résume Gautier.

En 1968, les deux se querellent âprement lors d’un repas arrosé à Berkeley. Milosz propose d’en finir une fois pour toutes avec la Pologne, en la rattachant à l’Union soviétique, ce qui provoque l’ire d’Herbert qui lui rapproche d’être « imprévisible et lâche ». Les deux poètes se réconcilient mais pas sans difficultés, et Herbert va dédicacer deux poèmes à Milosz, un qui est laudateur, et un autre intitulé «Chodasiewicz » qui le critique.

Le thème de barbares est persistant dans l’œuvre du poète. Dans son poème, “La Puissance du goût”, il revient sur la scène entre Attila, venu réclamer Honoria, sœur de l’empereur Valentinien III, et le pape Léon Ier, qui la lui refuse:

« Cela n’exigeait pas grand caractère

Nous avions juste ce qu’il faut de courage nécessaire

Mais au fond c’était une question de goût
Oui de goût. »

 

Bien que les phrases sont voilées dans une allusion historique, le pays entier comprenait, et bientôt tout le monde répétait les mots « c’était une question de goût » pour exprimer leur rejet du système.

 

Auréolé de sa popularité, Zbigniew Herbert a vite passer sous les radars de la police politique polonaise qui oscille entre leur souhaite de le voir partir à l’étranger et leur envie de faire profiter le regime de la notoriété internationale du poète. Il sera convoqué pour des interrogatoires, mis sous surveillance, voire empoisonné. Il relate en 1975, «  .. je n’ai pas l’intention de choisir la liberté : il ne faut pas faciliter la vie de ses ennemis ». Le harcèlement du régime jouera un rôle pour sur sa santé mentale, car il est bipolaire, et sur ses finances, parce que les tirages de ses livres sont contrôlés et réduits par la police politique.

C’est une époque où la plupart des Polonais, sujets à des privations et à la mesquinerie de la police politique, rêvaient de « passer à l’ouest ». Même s’il aurait pu « passer à l’ouest », il a choisi de vivre parmi les siens. Laissons-lui le dernier mot, adressé aux étudiants d’une école de cinéma à Varsovie :

« Nous sommes toujours une minorité désespérante et, ce qui est pire, c’est que nous usurpons le droit à susciter l’inquiétude. Nous voulons obliger nos proches à une réflexion sur le destin humain, à l’amour difficile que nous devons aux grandes causes, et aussi au mépris pour tous ceux qui, avec un acharnement digne d’une meilleure cause, essaient de diminuer l’homme et de lui ôter sa dignité (…) Je vous souhaite une vie difficile. C’est la seule qui soit digne d’un artiste.»

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Journaliste, revue Passages, collabore au Télégramme.

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