Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

Lévy Pierre, “Au Cœur de la Russie en Guerre, récit de l’ambassadeur de France”, édité par Tallandier

Jeanne Perrin

Un ambassadeur se doit à une certaine retenue. Mais Pierre Lévy, auteur de cet ouvrage a commencé sa mission dans un tumulte exceptionnel. Puis il n’a plus entendu que des menaces, des mensonges et le fracas des armes Au fil des événements, il fallait qu’il rende compte au jour le jour à son gouvernement ; maintenant, il veut s’exprimer pour un large public : celui de ses compatriotes. Et leur adresser un avertissement.

Dès l’introduction, il énonce une leçon à retenir : ne pas devenu myope dans le confort d’une paix acceptable ; l’Occident est méprisé, menacé, en grand danger d’écrasement… Nous ne voulions voir qu’une Russie affaiblie économiquement et « verrouillée de l’intérieur », or (re)conquête est le mot d’ordre de son combat armé, de son ingérence et déstabilisation de la planète entière.

Ingérence et déstabilisation ont des objectifs qu’on peut ranger comme « trois poupées de la Matriochka » : 

  • La soumission de l’Ukraine (la plus petite) ;
  • La lutte contre l’Occident : USA, OTAN, UE (la moyenne)
  • Le combat pour un monde multipolaire, sa désoccidentalisation et la reconnaissance des sphères d’influence sur le globe (la plus grande). 

Le contexte à l’arrivée de notre ambassadeur est celui-ci : ne voulant pas du rapprochement de l’Ukraine et de l’UE, Poutine a déclaré que l’élection de Volodymyr Zelinsky après Victor Ianoukovitch en 2014 est un coup d’État, qu’il faut dénazifier le pays où les russophones sont en danger, et il annexe la Crimée, projette l’expansion à l’ouest, la saisie ou la destruction des ressources énergétiques. 

Arrivé en janvier 2020, notre ambassadeur, après deux mois seulement de contact avec « une puissance mondiale qui ne compte que sur elle-même », assiste à la montée des tensions. Tandis que dans le monde, les peuples en désarroi ne savent plus “où est le centre des accords internationaux “, à son poste, il ne devra rien manquer, rester objectif, courtois… authentique ! Il écrira que tenir son rôle sera de plus en plus « abrasif ».

Janvier 2020 : quand Pierre Lévy présente ses lettres de créance, le passé impérial est réveillé ! Alimentée par des éclats incessants, la situation de « compte à rebours » démarre. Les troupes russes sont massées aux frontières de l’Ukraine ; Poutine et Xi Jinping proclament leur « amitié sans limite » (autant que leurs 4500 km de frontière commune).

L’épisode Covid fut de conséquence en Russie. L’arrivée de la pandémie fit ajourner un référendum qui devait permettre à Poutine de garder le pouvoir… Rien de perdu cependant pour lui ! La crise (traitement des malades, vaccination) est déléguée aux échelons inférieurs de l’Appareil. Les contrôles des personnes sont surmultipliés. Difficile d’évaluer le nombre de victimes. L’Europe sera encore la perdante de la crise. On sait les campagnes de désinformation russes : on se moque de nos préoccupations des Droits de l’Homme (on affirme que le vaccin russe Spoutnik V attire les Européens qui viennent se faire vacciner à Moscou ; on se plaint de l’UE dont les visées sont de pousser la Russie vers l’Est et lui prendre ses terres) … On médiatise le président Macron assumant le péril d’un long entretien, parlant à Poutine de l’esprit européen de la Russie au bout d’une longue table (Contagion possible ? Oui, notre président a refusé de se soumettre au test PCR russe- cette table a déjà été utilisée pour plusieurs chefs d’Etat … « Il ment, je lui mens, il sait que je lui mens, il sait que je sais qu’il ment etc. » écrit Soljenitsyne. NDLR).

Poutine a surtout le sentiment que l’image de la Russie n’est pas assez brillante ; par peur d’un déclassement international, il a intensifié ses relations avec l’Afrique ou l’Amérique latine et voit l’urgence d’ajouter une nouvelle page au roman national. En effet, la Russie n’a rien accompli de trop éclatant – hors le spatial – depuis la victoire qu’on lui doit lors de la grande Guerre Patriotique (1945) … Peut-être avons-nous tort en France de ne pas associer la Russie à nos multiples manifestations mémorielles (elle en est très friande !). Elle a pourtant payé un lourd tribu à la fin du conflit – en fait, l’Union soviétique tout entière avec ses millions de soldats d’Europe du Nord ou du l’Asie – souligne avec raison Pierre Lévy.

Et le Kremlin considère que « la fin de l’URSS est la plus grande catastrophe du XX° siècle » que « la guerre froide lui a laissé des obus non explosés ». Il n’a que faire d’intégrer l’Union Européenne (peu importe l’immense patrimoine culturel commun) … et sa diplomatie veut interdire à ses anciens satellites de l’Est des accords commerciaux, et encore plus avec l’OTAN !

2 février 2022 : invasion. La Russie « est obligée d’agir en légitime défense face aux menaces de L’OTAN, des USA …en Ukraine ». Les épisodes militaires seront bien connus et commentés. Voyons plutôt comment fonctionnent les esprits : dans le discours de Poutine, tout remonte du passé mal digéré ; le slogan mensonger est “Russes et Ukrainiens, un seul peuple”. La contre-offensive ukrainienne échoue, le recrutement russe va jusque dans les prisons. On ne sait pas le nombre de morts ni de blessés… La terre entière est l’agresseur potentiel de la Russie parce qu’un décret précise que toute tentative « aérospatiale » d’un pays possédant l’arme nucléaire est fatale mais aussi celle de tout pays allié de ce pays… Commence la guerre d’usure ? et avec elle, côté russe, les privations et la vieille débrouillardise oubliée. Toute la capacité de production est absorbée par l’armement …

Notre ambassadeur ne dispose plus d’un moment de répit, ses journées deviennent « vertigineuses ». Il note et rend compte en continu, doit éviter chaque jour à chaque heure une erreur ou un piège. L’Ambassade (prétendue repère d’agents atlantistes et décadents) est sur-surveillée. Ce fut toujours l’usage, tous les ressortissants français aussi. Le poids en est moindre pour les gestes quotidiens (si on a connu les vieilles méthodes de l’homme en imperméable qui prend en filature et les micros sous le lit, la babouchka « somnolente » en fichu à tous les étages de tous les hôtels) … Reconnaissance faciale, traçage, intrusion dans les ordinateurs etc., la fée informatique allège le dispositif tout en en perfectionnant l’efficacité. Hors de la capitale, à Saint Pétersbourg ou dans les petites villes, on retrouve les traditionnels espions. Mais en compensation, certains anciens rencontrés gardent une empreinte de cette culture où la France était connue et appréciée, c’est réconfortant.

En mars 2022, notre pays est déclaré « État inamical ». L’ambassadeur doit gérer la rupture et il y a fort à faire : demander aux familles de ressortissants français de quitter le pays en quelques jours, les accompagner d’une aide efficace ; détricoter en hâte les coopérations culturelles et universitaires. Tout le monde ne quitte pas le pays dans les mêmes conditions. Il y a des fonctionnaires qui trouveront un nouveau poste, des missionnés que leur entreprise replacera sans trop de désavantages pour eux ; pour ces catégories, pas de déchirement, seuls des problèmes matériels et/ou la nostalgie (il y en a pour regretter la propreté des rues à Moscou- surveillance policière très zélée oblige-) ; pour l’ambassade, la recherche des places d’avion et des transporteurs est frénétique: on utilise le trafic aérien moins chargé vers Helsinki ou les pays baltes où ils feront escale, en sureté car revenus dans l’Union Européenne. Certains visas sont annulés discrètement ! D’un autre côté, les familles binationales et quelques français par conviction affiliés au pouvoir russe, ceux-là font grand tapage. Des engagements russophiles ostentatoires viennent du RN… À Paris, la collection Morozov qui bat tous les records d’affluence à la Fondation Vuitton doit rentrer d’urgence. Le bruit court à Moscou qu’on va la confisquer ! Quelques semaines pour subir des menaces, aider à légiférer, contrôler, rapatrier. Pendant ce temps, les nombreux « diplomates » russes et alii doivent quitter la France : on procède depuis Paris à des échanges de personnes pour lesquelles la Russie aurait mis en place un visa idéologique et les reçoit de grand cœur… Le 9 mai autour du défilé sur la Place Rouge, la France est critiquée pour son soutien à l’Ukraine alors que ses habitants sont présentés depuis Moscou comme majoritairement russophile –prolétaires de tous pays…! -.

La diplomatie doit accorder toujours une grande place aux accords économiques. Près de 200 000 personnes sont employées par 1200 entreprises, filiales importantes ou personnes morales, petites structures économiques ou humanitaires. Elles règlent leur problème sans passer par l’ambassade pour ne pas politiser le problème. La Russie ne veut pas faire fuir définitivement les investisseurs mais ne veut pas laisser passer des propos tels celui du soutien affiché à l’Ukraine du président Macron… La presse en débat quotidiennement, faute de couvrir le conflit au jour le jour ce qui est beaucoup plus dangereux. Les mois passent, les relations se tendent et les fake news se multiplient. Alors toutes les « subtilités » de la diplomatie sont utilisées dans les échanges avec les représentants du gouvernement : de la langue parlée dans l’entretien, de la présence ou non de fauteuils face à face, de café ou de thé, de chocolats ; quand une convocation arrive, il est rare que le sujet soit indiqué ; tout est gradué pour montrer la (mauvaise) humeur du pays « invitant ». Quand les journalistes en sont informés, ils en font leur miel…

Le 19 janvier 2024 de prétendus mercenaires français sont abattus en Ukraine. Nous sommes accusés de complicité de crimes de guerre et d’alimenter l’escalade par des livraisons d’armes ; la diplomatie est en panne, on nous dit que c’est pour diverses raisons dont le fait que l’ambassadeur de Russie est maltraité à Paris. Ce qui est faux bien évidemment… Pour les cérémonies usuelles de départ de notre ambassadeur les visites sont réduites à un service minimum désolant…

 Venons-en à la désoccidentalisation du monde. C’est devenu l’obsession affichée de Poutine qui a toujours eu de la suite dans les idées : la Russie veut un monde multipolaire dans lequel elle aura sa sphère d’influence tout en prétendant ne rallier le plus de pays possibles que pour débarrasser ces deniers de la présence d’anciens colonisateurs.  En gros elle donne sur la carte du monde aux États Unis, l’Amérique ; à la Chine, l’Extrême-Orient ; à la Russie, l’Europe dont elle incarne le vrai modèle tandis que le reste du continent est avachi. 

Un jeu hypocrite se joue avec la proposition d’élargir le Conseil de Sécurité de l’ONU à des prétendants qui ne s’accorderont jamais : Chine/Japon, Italie/Allemagne, Pakistan/Inde, Mexique/Brésil… dans le but de donner à la Russie des alliés nouveaux affaiblissant les membres fondateurs.

 Les 22/24 Octobre 2024 : Poutine et Xi « apparaissent en majesté » au sommet des BRICS à Kazan. Représentant la « majorité mondiale » face à « l’Occident minoritaire » ! Poutine réussit à proposer à la Corée du Nord de la défendre des agressions éventuelles de l’OTAN, voulant neutraliser toute intervention de cette dernière où que ce soit (il y sera bientôt largement aidé par Trump en qui il trouvera un allié quand celui-ci insultera les Européens et annoncera ne plus jamais « payer pour les autres »).

 Pour conclure : personne ne sait quelles seront à la fin de cette guerre d’usure les frontières de l’Ukraine… Surtout, il ne faut pas que l’Europe rate l’occasion de soutenir ce pays, quel qu’en soit le prix. Il est de notre devoir d’assurer pour ses habitants comme la seule véritable preuve de leur appartenance à notre continent, à notre culture, une reconstruction solide, un niveau de vie plus élevé.

Il y a fort à faire et nous n’avons pas le choix, le danger est pour notre survie : c’est l’union qu’il faudra jouer, jouer serré, coûte que coûte, pour notre place dans le monde.

 

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