Le Pont

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Svetlana Tikhanovskaïa : « Loukachenko a fourni une plateforme aux troupes russes » pour l’invasion de l’Ukraine

Svetlana Tikhanovskaïa est la principale opposante au Président biélorusse Loukachenko. Une première version de cet entretien a paru dans Le Télégramme.

Quelle est votre réaction à cette agression sur le sol européen ? 

Mon monde s’est renversé. Jusqu’à la dernière minute, je ne croyais pas que cela pouvait arriver. Nous étions sûrs que l’équipement militaire russe était déployé pour démoraliser l’Ukraine et l’Union européenne, pour leur mettre la pression et pour disposer d’un levier dans les futures négociations. Je pense que si les territoires biélorusses ont été utilisés pour cette invasion, c’est parce que le Président biélorusse Loukachenko a fourni une plateforme aux troupes russes. Babrouïsk et Baranavitchy sont deux villes au centre du pays utilisées comme stations de recharge du carburant par des avions russes dans la guerre contre l’Ukraine. 

Vous avez annoncé la création d’un gouvernement en exil et que vous assumiez la responsabilité de la représentation du peuple biélorusse. Qu’est-ce que cela peut changer et qu’est-ce que vous proposez au peuple biélorusse ? 

Avant, dans notre récit national, il y avait seulement un combat pour de nouvelles élections dans notre pays. Nous étions contre la répression et le régime, mais maintenant nous voyons que Loukachenko ne peut prendre aucune décision tout seul. Il doit consulter son « grand frère » russe, il transforme la Biélorussie en agresseur contre l’Ukraine et les Biélorusses ne veulent pas de cela. Nous n’allons pas regarder les bras croisés notre indépendance être vendue et minée. Nous allons d’abord lutter dans l’arène internationale. Le cabinet pour un gouvernement bis est créé pour que nous puissions travailler ensemble, coordonner nos actions, les Biélorusses voulaient voir quelque chose de concret et compréhensible. J’ai décidé de créer ce cabinet en réponse à la situation nouvelle. Ça offrira la possibilité aux Biélorusses d’échanger et de recueillir du soutien et du conseil. 

En quoi les combats biélorusses et ukrainiens sont-ils liés ? 

Nous sommes en présence de contextes différents, parce qu’en Ukraine, il y a des priorités : ils veulent se rapprocher de l’Europe et intégrer l’OTAN. En Biélorussie, nous n’avons pas de tels objectifs. Notre but était de se débarrasser d’un dictateur et de commencer à construire une démocratie dans notre pays. Je dois dire que d’après nos sondages, près de 60% de la population biélorusse aimerait avoir une relation rapprochée avec la Russie et le même 60% aimerait avoir une relation rapprochée avec l’Ouest. Les gens n’ont pas des positions anti-russes, ou anti-Ouest, et il n’est pas question d’intégrer l’OTAN. Cela dit, je pense qu’avant de prendre de telles décisions, nous avons besoin d’enseigner aux gens comment vivre dans une démocratie. Les gens se sont toujours senti en situation assez confortable avec les Russes, faisant du commerce avec la Russie, mais nous étions bien sûr contre le régime et contre la répression dans notre pays. Maintenant, il se trouve que cette amitié « situationnelle » entre le président de la Russie et l’ « ex-président » de la Biélorussie est devenue une menace régionale et Loukachenko est utilisé à l’avantage de la Russie. 

Un référendum a eu lieu en Biélorussie, ce qui pourrait mettre fin à sa neutralité formelle et lui faire accepter d’héberger les armes nucléaires de la Russie. Pourquoi le régime de Loukachenko organise-t-il ce référendum maintenant et quelles sont les implications sécuritaires pour l’Europe ?

Ce référendum a lieu maintenant parce que Loukachenko savait qu’il y aurait des troupes russes sur le territoire biélorusse. Il a peur d’un soulèvement et il comprend que tant qu’il y a cette présence militaire en Biélorussie, il n’y aura pas de résistance. Loukachenko souhaite que le référendum se passe paisiblement. Il veut faire des amendements à notre Constitution, et le plus inquiétant c’est le point sur notre statut de pays neutre et non-nucléaire qui a été supprimé de la Constitution par Loukachenko. Bien sûr, cela crée des menaces contre nos voisins. Il y a du non-respect de la loi dans notre pays et dans quelques jours, il pourrait accepter d’entreposer des armes nucléaires russes sur le territoire biélorusse.

Vous avez dit qu’à cause de Loukachenko, la Biélorussie perd son identité. Est-il possible de dire à quel point la Biélorussie est intégrée à la Russie à ce stade, et quels sont les moyens utilisés pour accélérer le processus d’intégration ? 

La plus grande menace dans cette situation est Loukachenko lui-même, il est si faible et fragile que le Président russe utilise cette faiblesse pour atteindre ses objectifs. Il nous manque beaucoup de renseignements : Sommes-nous toujours indépendants ? Est-ce que nos entreprises appartiennent-elles toujours à la Biélorussie ou sont-elles déjà entre les mains de la Russie ? Loukachenko doit payer cher pour le soutien du président la Russie. Quels accords existent-ils entre eux ? Personne ne le sait. C’est pour cela que j’appelle la communauté internationale à ne pas reconnaître les résultats de ce référendum, ne pas reconnaître les accords qui ont été conclus entre Loukachenko et d’autres pays depuis l’élection d’août 2020. Nous demandons d’être le garant de notre indépendance et de notre souveraineté. Le regard du monde s’est déplacé vers l’Ukraine, mais je veux souligner qu’il est important de ne pas oublier l’autre crise qui se déroule en Biélorussie. 

Pensez-vous que Loukachenko pourrait-être jugé devant une cour internationale un jour ? 

J’espère que la justice dans notre pays va gagner et que tous ceux qui ont commis des crimes sévères seront punis. Il faut noter l’impunité dont Loukachenko bénéficie en ce moment, il n’a pas payé un prix pour ses crimes. Après son détournement du vol de Ryanair, des sanctions ont été imposées bien qu’avec des failles. La crise des migrations ne lui a pas coûté beaucoup et il comprend qu’il peut tout faire sans réaction. Nous demandons des actions plus fortes et plus unies. Nous avons créé une bête avec une telle politique. 

La France a-t-elle suffisamment soutenu le mouvement démocratique biélorusse ?

Mon bien-aimé (son mari) et mes amis souffrent toujours dans des geôles, mais je suis tellement reconnaissante au soutien que j’ai vu de la part de la France. J’ai eu des rencontres au Sénat, j’ai rencontré le ministre des Affaires étrangères. Ils aimeraient aider, ils demandent ce qui pourrait être fait, ils ont voté pour des sanctions de l’Union européenne. Ils soutiennent le peuple biélorusse, spécialement au niveau du Sénat.

Propos recueillis par Sonya Ciesnik.

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Journaliste, revue Passages, collabore au Télégramme.

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