Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

France Algérie, une relation pathologique

Jeanne Perrin

A propos de Pierre Vermeren, France-Algérie. De 1962 à nos jours, histoire d’une relation pathologique, paru en mars 2026 aux Editions Tallandier.

« Pathologique : familier. Se dit d’un comportement anormal, étrange qu’on assimile à une maladie ». La relation franco-algérienne est une maladie de longue durée… On s’ennuierait, ce n’était le danger, à ce spectacle interminable de rémissions et de rechutes.

Pourtant depuis 1962, à l’initiative de De Gaulle et Boumediene, selon les accords, c’est le président de la République de chacun de ces deux pays qui est le maître de nos relations ! Ce qui devrait garantir qu’elles soient de qualité…  Ce fut loin d’être aussi simple puisqu’autour des chefs d’Etat agissent d’innombrables réseaux. En France, trafics d’influence et affairisme, ainsi que ces réseaux intellectuels qu’on n’appelait pas encore wokisme. A l’extérieur, des puissances font sans cesse pression : sont impliqués Chine et Russie, incontournables au nom des valeurs du socialisme, le monde arabe au nom de la fraternité, les « amis » européens et étasuniens au nom des hydrocarbures et de l’influence dans un monde nouveau. A l’intérieur de l’Algérie, surtout après 1981, le soutien de la gauche française à l’indépendance se renforce avec un réseau d’intellectuels (et d’affaires) qui veut croire à une sincère amitié. On verra que les présidents français se sont laissé aller à des bévues énormes en vertu de leur rôle prétendu essentiel et, surtout, ont cru pouvoir s’aveugler. Un seul a essayé d’affronter la question en la contournant – avec l’Union Pour la Méditerranée !

Les Algériens, malgré la rente pétrolière, ont été vite confrontés à une réalité cruelle :  l’industrialisation ratée, l’entrisme des salafistes. Et le gouvernement a commencé à traquer, exécuter les indociles et réprimer dans le sang les manifestations. Ensuite, Bouteflika, fin intellectuel, obstiné et indestructible président, a dit tenir en respect tous les Français, coupables de « nazification incessante depuis le général Bugeaud » : de notre côté de la Méditerranée, il a pu compter sur l’appui de la bienpensance « intellectuelle » … Depuis, comme il y a bien assez d’Algériens en France pour s’en emparer, l’idée de la « dette mémorielle », entretenue par les réseaux d’influence religieux ou politiques, ouverts ou masqués, a prospéré. Elle est dans tous les esprits. Donc la relation est tombée malade et ne guérit pas. Au final, la repentance macronienne était pire que le mal.

Pourtant, le remède est expliqué par autant de livres qu’on ne lit pas, autant de gens de bien qu’on n’écoute ni à l’Elysée ni dans les Cabinets.…

Parcourons rapidement l’histoire.

1830 : tandis que l’époque est pour tous les pays d’Europe celle d’une expansion territoriale vers des mondes nouveaux, la faiblesse de l’Empire ottoman permet de conquérir ce monde musulman appelé aujourd’hui « monde arabe ». Il faut savoir qu’il n’y a alors pas de richesses en hydrocarbures à convoiter ! En Afrique du Nord, les Turcs n’avaient jamais fondé un Etat, seulement installé des comptoirs. Les Français s’aventurent vers des terres desséchées ou marécageuses, où les militaires vont progresser peu à peu. Paris organise alors « un bricolage juridique incertain et bancal » pour ce vaste « territoire islamique africain » qui n’a pas de nom. Dix ans plus tard, Bugeaud, chef militaire aux méthodes souvent radicales, dit l’intérêt de cultiver les terres… Il faudra pour ce faire attirer des Français, ce qui ne réussit pas autant qu’on peut le croire, les propositions n’étant pas suffisantes pour faciliter sérieusement leur installation outre-mer. Mais des Européens tout proches arrivent aussi, ceux qui sont très mal lotis chez eux : Andalous, Siciliens, Maltais. Leurs enfants deviendront français par le « droit du sol », les juifs indigènes sont naturalisés et les Turco- Ottomans défaits sont partis. Il n’y a pas de structure administrative solide locale, le sujet n’intéresse pas assez… Passent les guerres mondiales où la population du pays, nommé entre temps Algérie du nom de sa capitale, est largement appelée sous les drapeaux…

1954 : la découverte du pétrole enflamme la rébellion tandis que l’affrontement militaire est engagé à partir de 1956 dans des conditions punitives pour la jeunesse française. On comprend qu’elles soient impopulaires en « métropole » !

1958 :  De Gaulle entre en scène. Il doit sa prise de pouvoir à la question algérienne. C’est un militaire, décidé à exercer le commandement pour trancher dans le vif. Mais après avoir revêtu l’habit du sauveur de la France envahie, il sera un tout autre acteur pour terminer cette guerre. Il bifurque, c’est un autre homme dont on découvre qu’il oublie qu’il doit défendre la France ! Il accorde à l’Algérie l’indépendance avec une aide démesurée, passe l’éponge sur les exactions, refuse le transfert des harkis, laisse faire des massacres de masse, surpaye toutes les denrées importées d’Algérie tandis que l’immigration algérienne en France, où affluent désormais les femmes, devient exponentielle – « en attendant, affirme-t-il, que leur pays retrouve l’équilibre et la prospérité ».

1962 : Paradoxal comportement d’une haute figure de la grandeur française, comme le remarquent ouvertement les diplomates et comme le fait savoir le Maroc, irrité de ces faveurs unilatérales. « Toutes les clauses de sauvegarde des intérêts français, à tout niveau, sont détricotées ». Nous vivons aujourd’hui avec l’Algérie sur l’héritage exorbitant d’un De Gaulle inattendu – et plutôt méconnu en France qui continue de célébrer le héros national de 40 ! Il est séduit par Bouteflika qui entre en scène. A Alger, les révolutionnaires de tous les pays et les chefs du Tiers Monde sont accueillis et acclamés par cette grande puissance d’avenir. Les yeux des intellectuels français ne seront pas dessillés.

Après 1962, comment la société algérienne se construit-elle ?

On sait les effets du socialisme importé de l’URSS sur les débuts de l’Algérie nouvelle. On sait moins que, depuis plus de 60 ans, dans le monde musulman réorganisé autour de nouveaux chefs, « derrière la façade se cache une autre civilisation ». « Quand Houari Boumediene, en charge de construire le pays mourra à 46 ans, il n’aura pas perçu que son pays est attaqué par cet islamisme qui se répand déjà en vainqueur en Iran et en Afghanistan ». Sur la base de principes revisités de la colonisation est installée une République Populaire (et non Démocratique) car elle « réifie le peuple, acteur de la révolution ». République qui se veut égalitariste, sunnite malikite, arabophone, elle refuse les particularismes culturels et religieux pourtant solidement établis (de ce fait la présence d’une petite minorité juive et/ou européenne reste inacceptable et se réduit très rapidement). L’islam religion d’Etat en ôtera progressivement la part de matérialisme athée… Boumediene et Chadli, régime centralisé, autoritaire, arabophone (qui a même du mal à recruter autant de professeurs d’arabe que de besoin pour effacer les traces de l’Occident), refusant toute ingérence étrangère, jaloux de ses frontières héritées de la colonisation (tellement avantageuses grâce au Sahara).

Le cadre administratif de l’Algérie indépendante, calqué sur les institutions françaises, pourrait être rassurant, mais le principe écrit de liberté s’en est évaporé. Alors, ayant perdu son potentiel agricole en sacrifiant à la construction débridée les meilleures terres arables, en ayant installé à la va-vite un plan pour une industrialisation inefficace vite balayée par l’expansion phénoménale des pays d’Asie, le pays favorise ouvertement l’émigration (avec les avantages du code musulman qui permet d’adopter quelqu’un pour le faire venir en France avec soi) pour en faire une ressource vitale financière et culturelle. Il en résulte que tandis qu’on apprend l’anglais pour être moderne, le français reste parlé dans les échanges familiaux avec ces désormais nouveaux « Français d’Algerie ».

Une autre civilisation ?  On dit aux musulmans de voir la main de Dieu dans les ressources en hydrocarbures dont leurs pays sont très largement dotés… Les Etats Unis, grand Satan, et Israël sont convoqués pour fédérer avec tout le Moyen Orient des nations pourtant très différentes. Mais en Algérie, il est une haine de soi qui est habillée des « souffrances de la colonisation ». Elle se nourrit de l’absence de liberté d’en parler, d’en débattre, de la brutalité policière, de l’obscurantisme … L’arabisation n’est pas réussie : cette langue est celle du Coran qui se psalmodie plus qu’elle ne se lit et s’est toujours définie selon les régions et la façon dont on la parle ; il faudrait une action pédagogique immense que le pouvoir, tout à la répression, ne peut mener… C’est cette haine de soi qui a conduit à remettre les femmes au rang d’éternelles mineures, réintroduisant la polygamie, la répudiation, le non-droit à l’héritage de leurs parents (au profit d’un cousin, faute de frère), qui se pratiquent strictement, aussi ahurissant que cela puisse paraître :  ainsi le dicte la charia. Haine de soi peut-être de ne pas faire ce que l’on sait pourtant être juste ?

1992 : le camp socialiste effondré dans les pays de l‘Est a amené la « décennie noire ». S’affrontent d’un côté les islamistes réunis au sein du FIS (en radicalisant les positions du FLN, ils veulent une nation soumise à Allah), de l’autre les démocrates féministes et libéraux qui sont favorables aux Berbères ; s’ajoutent aussi d’autres factions qui profitent de la mêlée sanglante… Les assassinats ont fait selon les ONG 200 000 victimes. 500 000 s’exilent en France, 2 à 3 millions sont déplacés …Le gouvernement criminalise le fait d’en parler : très peu d’information officielle ou officieuse, les moyens actuels n’existaient pas. L’Etat militaire a remporté le conflit, conservé le monopole financier, accordé des rentes aux chefs de maquis, laissé la religion moraliser le cours des jours.

Ce conflit avec quelques attentats en France renvoie les Français à leur passé, avec un manque de clairvoyance surprenant : l’accueil des Algériens est sans filtre et les banlieues en seront vite pénétrées…

1972 : nait en France, nourri par la perte de l’Algérie française, le Front National, groupuscule qui n’amène qu’en 1986 quelques députés au parlement. Son antisémitisme permet au « front républicain » de le bannir, le diaboliser profondément sans empêcher l’ascension que l’on sait… Tandis qu’à l’opposé, une partie de la jeunesse française aujourd’hui baigne dans le rap qui s’oppose violemment à notre société.

L’aveuglement du pouvoir en France est consenti !  Nos dirigeants se transmettent les idées reçues, nos présidents de la République vont en Algérie en visite d’Etat où la concorde n’est que façade ! Scandaleusement naïfs, ils croient en leur prestige et prononcent des phrases malheureuses qu’ils pensaient salutaires. On les y presse de se « repentir ». Le FIS en a profité pour s’installer dans les banlieues, la sale guerre se termine en 2006 mais les trotskistes, les libertaires ou les tiersmondistes encouragent le désordre chez nous que crée la présence d’émigrants, sans emploi, mal logés, choyés par l’islamo-gauchisme.

2006 : Bouteflika est né en 1937 (arrogant, il est le seul qui se flatte de maîtriser notre langue, il a étudié avant l’indépendance). Il n’en finira pas de présider : quatre mandats ! Et sans relâche, il s’acharnera sur les médias à dramatiser nos « crimes », ruinera le traité d’amitié proposé par Chirac. La France, paye (et payera) des années de repentance malvenue, d’insultes avalées, de manifestations de la « bonne conscience » chez nous sans jamais d’autre contradiction que celle du Front National (qui a fini par faire aux élections présidentielles un score exceptionnel face aux atermoiements à droite et aux désordres à gauche). Avec une clairvoyance certaine, Sarkozy, ministre de l’Intérieur, accorde beaucoup d’attention à l’Algérie et aux musulmans français. Tout en rejoignant « l’école chiraquienne de l’amitié avec le Maroc », il reste favorable à l’Algérie, ainsi c’est le bienveillant Dalil Boubaker, arrivé d’Alger, qui devient le président du Comité Français du Culte Musulman.

Dans un cadre de discorde explosif entre les nations concernées, Sarkozy président lance l’idée de l’Union pour la Méditerranée avec l’intention évidente de pacifier les relations. Mais les positions de la France (Sahara occidental, crise de Gaza) ruinent « le doux commerce » espéré ! La France est déchue du marché algérien… L’Algérie a contenu le Printemps Arabe qui s’est manifesté avec des éclats divers : Tunisie, Egypte, Syrie, Lybie, Maroc, Yémen, Bahrein. Le gouvernement algérien a contrôlé la hausse des prix, cause des révoltes (les Emirats, la Turquie d’Erdogan soufflent sur les braises de l’anti-Occident, anti Israël : la chaine télévisée Al Jazeera s’impose, excellent propagandiste).

Tant Obama que Sarkozy soutiennent les peuples révoltés, même si les islamistes les soutiennent aussi et de près – s’en suit une intervention française à Benghazi, le chaos en Lybie qui irrite les pays d’Afrique du Nord. L’Union pour la Méditerranée s’est évaporée ! Alger est sur la défensive, l’Union se fait autour de l’islam… Elle ne durera pas.

2012 : Pendant les présidences Hollande et Macron, le pouvoir algérien s‘acharne à sa mainmise des deux côtes de la Méditerranée. L’élection de ces présidents a été énergiquement soutenus par Alger. Qui exige d’eux plus que de se repentir mais de « demander pardon », puis qu’ils parlent seulement de regrets, humilité tout à fait inopportune face à l’arrogance de qui la reçoit. Il en résulte un vrai caillassage (matériellement et dans les opinions) de la France et de son histoire. Notre ambassadeur Xavier Driencourt a pourtant martelé – dans le langage plus feutré qu’il s’impose – suite à ses deux mandats, qu’il eut mieux valu vite montrer les dents.  D’autant que les relations avec le Maroc sont une piqûre de rappel : à quoi bon les envenimer alors qu’elles sont de vraies relations entre deux partenaires étatiques, qui obéissent « aux attendus d’un rapport diplomatique » ! Pierre Vermeren souligne qu’en revanche « de la relation France Algérie, s’il s’agissait de deux individus il faudrait en déduire que leur psychisme est altéré ».

Relation faite de chausse-trapes, de silence, d’amour-haine. Amour : les dirigeants algériens ont, dès l’indépendance, privilégié un pied à terre à Paris ou à Cannes où prendre leur retraite mais refusent de récupérer les condamnés expulsés, offrent une coopération viciée dans les affaires criminelles, les otages et surtout voient l’immigration comme une solution économique. En même temps, l’Islam répand l’espoir de reconquérir tous ses empires – lesquels ? ottoman, etc ! Le projet d’histoire confiée à Benjamin Stora n’a pas eu plus d’effet qu’un emplâtre sur une jambe de bois… Relation pourtant « serrée-collée » puisqu’aujourd’hui encore l’Algérie suit avec plus d’attention que nos citoyens eux-mêmes les perspectives de l’élection de 2027 ! Mélenchon est le favori ! Le nationalisme du RN n’est pas celui de Méloni, il pourrait faire éclater une situation pourrissante. Bruno Retailleau, ancien ministre de l’intérieur, est « ennemi numéro un » !

2026 : En conclusion, il faut savoir que la réconciliation France Algérie n’est pas désirée par le pouvoir algérien. Il faut pourtant dénoncer l’accord migratoire de 68 et programmer un durcissement sécuritaire. Enfin la traiter comme celle d’un pays normal à qui on ne doit plus rien.

Et d’Alger à Marseille il y aura toujours cette mer Méditerranée, comme un lien…

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