Le Pont

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Georg Baselitz, 23 janvier 1938 – 30 avril 2026, un artiste majeur d’outre-Rhin

… avec Gerard Richter et Anselm Kiefer, une trilogie artistique majeure
Jeanne Perrin

photo©ErlingMandelmann.ch

 Passages avait rassemblé dans un ancien numéro des artistes contemporains dont la parenté tient aux événements de leur temps ou de leur passé récent. Ils avaient été choisis outre-Rhin, donc ils ont en commun qu’ils ont reçu, avec leur langue maternelle, une culture exprimée en langue allemande. De cette culture, on sait l’éclat universel. On sait qu’elle est fécondée de l’apport du paganisme, du christianisme, de la Raison et bien sûr, toujours, du judaïsme, et que, paradoxe ou fatalité, elle a traversé puis témoigné de l’horreur de la Shoah.

Quand le nazisme a submergé l’Europe, détruit les corps et les âmes, il a imposé une expression artistique uniforme : réaliste, colorée, attachée à la représentation d’une nature généreuse, de corps jeunes resplendissant d’élan vital (autant d’images chères à tous les totalitarismes). Ce qui fit que les artistes allemands qui s’évadaient de ces canons ont été persécutés ou tués, que les survivants ont hurlé leur angoisse et que leurs descendants crient au monde de ne rien oublier.

C’est ce qu’expriment les statues de Georges Baselitz dégagées de la masse de bois à coups de tronçonneuse, leur bouche ou leur sexe barbouillés. C’est ce qu’expriment les personnages de ses tableaux qui n’ont cessé d’être distordus ou obscènes jusqu’à ce que, accomplissant sa ‘révolution’, le peintre leur colle les pieds au plafond, ne peigne plus ses sujets (il nie le sujet) qu’à l’envers, exprimant par cette négation de notre vision une marque de fabrique que personne ne lui enlèvera plus.

Contemporains de Baselitz, deux artistes nés comme lui peu avant la seconde guerre mondiale, Gerard Richter présenté très brillamment cet hiver à Paris et Anselm Kiefer, le plus lyrique, qui peint aussi avec les mots et forçant le sens des matières employées : « paille, cendre, sable, cheveu ».

 Ce qu’il reste en témoignage après les destructions de la guerre, c’est la force immatérielle mais inaltérable des paysages. L’artiste, obsédé par les destructions des combats, refuse de plus les dimensions usuelles et la présentation muséale de ses œuvres.

Gerhard Richter quant à lui, efface à grands mouvements de brosse l’intimité d’une photo, s’il évoque un lieu détruit par la guerre, il en subvertit l’exactitude par des applications répétées de couleurs qui se fondent, par les tons sombres, par un brouillage. Il produit à partir de là une magnifique série de ‘nuages’ ! Sa recherche le conduit ensuite à l’abstraction (hommage tout de même à Monet), à l’éclat de couleurs franches ou mêlées avec le seul hasard (ou l’ordinateur) pour guide.

Mais ces artistes ont connu les grands maîtres, à qui ils adressent un salut, diversement. Chaque fois en rajoutant leur forme personnelle qui porte la marque de leur origine commune. Ils ne sont pas en rupture simplement pour nous dire : « C’est Moi ! » Ils ne sont pas ‘contemporains’ seulement parce qu’ils ne respectent plus les codes de leurs prédécesseurs. Leurs quêtes ont des racines communes. Leur révolte un sujet principal qu’il est nécessaire de connaître et facile de partager…Le voici, il ne nous est pas inconnu :

 La génération des témoins du IIIè Reich a tu ses souvenirs et n’a pas transmis aux enfants, dans les familles, dans les écoles, la mémoire de ces temps dont ils ont souffert. Ainsi tout ce non-dit de l’effroi, ce sont les artistes dont la conscience est ébranlée qui le crient à travers leur travail. Car ils voient, tout comme nous que, de plus, le nazisme n’est pas mort après 1945. Ils s’insurgent qu’on n’ait pas, selon eux, pensé l’Histoire. « Comment la mémoire des heures nazies a-t-elle pu être oubliée dans la transmission d’une génération témoin à celle qui la suit ? », dit Kiefer. Tous, en Allemagne, veulent aller jusqu’au bout de leur élan expiatoire afin d’alerter le monde.

Ils commencent avec leurs saluts nazis et leurs portraits de l’homme à la moustache brune. Ils continuent avec des créations qu’ils veulent non-esthétiques, non-personnelles (le ‘non-dessin’ de Richter), non signifiante autrement que la matière (chez Baselitz), photo niée, puis mariée à la peinture (chez Kiefer), de toute façon un « non-… » qui saute cruellement au visage…

Très germanique aussi, avec un mode toujours particulier, est chez eux la ‘représentation’ de la Nature, et de leur terre natale. Elle est bousculée par ces blessures et ces épreuves, sans lesquelles il n’y a pas de liberté chez l’artiste. Par exemple Richter, subvertissant des photos de villes reconstruites, réalise des toiles « paysages urbains » où les contours noircis des toits, les heurts du pinceau, évoquent immédiatement les restes désolés d’une ville bombardée… Kiefer suggère dans d’immenses installations une instabilité inquiétante ou une pauvreté de matériau qui crie la misère et la peur. Avec des thèmes inspirés de la nature comme une source. La forêt de Georg Baselitz montre les arbres à l’envers pourtant habités de petits animaux…

 

La révolte

De ces trois artistes, il semble que c’est justement Georg Baselitz qui porte la révolte avec la force la plus extrême.

 Né en 1938, il a grandi dans le village où son père instituteur vit, sous le drapeau à croix gammée, dans l’école communale. Un bombardement détruit l’école tandis que l’enfant est abrité dans la cave. De ce village proche de Dresde, Deutschbaselitz, il prendra en 1961 le nom délaissant celui de sa famille : Kern. De ce village où aux destructions de la guerre suivent celles de l’ardeur communiste qui rase et brûle les témoins du passé ‘féodal’ (château, bibliothèque) et condamne arbitrairement son père tout comme les autres ‘intellectuels’. En voyant ces œuvres, on se demande : « Comment a-t-il ‘étudié’ la peinture ? ». Oui, il l’a étudiée. D’abord à Berlin Est d’où il est renvoyé de l’Ecole des Beaux-Arts pour « immaturité » car tout à fait imperméable au réalisme socialiste (soz’realism). Oui, en 1958, quand il s’est exilé surveillé par la Stasi, à l’Ecole Nationale d’Art Graphique de Berlin Ouest. Ce qui va lui permettre alors des découvertes dont il aurait été privé à l’Est. Lui sont offertes outre des bases ‘classiques’, les créations d’un temps où l’Amérique, qui avait accueilli tant d’artistes exilés d’Europe, était cette Terre des Arts d’une exceptionnelle fécondité (il en critique pourtant l’esprit consumériste qui gagne alors l’Europe après les privations). Et la littérature occidentale la plus fiévreuse… Sa soif de voir et savoir est sans limite : les formes, figuratives ou non, les écrits, poésies ou pamphlets, les écoles classiques ou nouvelles. Il dévore… N’oublions pas entre autres, l’« Expression de la folie : dessins, peintures, sculpture d’asile », ce livre de Hans Printzhorn grâce auquel il saura qu’on est toujours libre d’aller loin, encore plus loin…. D’autant qu’il est habité de façon définitive par le désespoir, la destruction, y compris celle de toutes les limites. Parce que, dit-il, tous les tableaux qu’il a vus, toutes les œuvres sur lesquelles il s’est penché, sont incompatibles avec son expérience personnelle, il se doit d’être un blasphémateur sans frein. Ce qu’il proclame dans ‘Manifeste du Pandémonium’.

Il crée vite le scandale. Première exposition à 25 ans, en 1963 : Deux tableaux jugés obscènes sont confisqués (cinquante ans plus tard ils n’ont rien perdu en provocation !) : son procès pour qu’il les récupère durera deux ans. Son œuvre est-elle celle d’un dément ?  Puisqu’il a été objet de scandale, il continuera de l’être ! Il manipulera sans ménagement la couleur, les formes et, de là, les réactions du spectateur. Avec une raison profonde et impossible à déraciner : ses tableaux aux traits énormes, montrant des corps distordus ou déchirés ; l’exhibition du sexe, des abimes de flammes et des ruines, traduisent le traumatisme de la guerre. C’est elle qui tue et émascule. Se voit-il ‘dément’ ? Pas du tout. Il considère que s’il est mal compris, c’est que l’Allemagne de ces années 60 refuse de se voir : « La grande nuit foutue a eu un effet considérable comme si cette toile était une image effrayante pour l’histoire allemande » dit-il. Il ne peut représenter tout ce qu’il voit, même sa compagne qu’il aime, que bouleversé au sens propre du terme. Le vivant (l’énorme oreille de Ralph III, 1965, où s’engouffre l’assourdissante horreur), ou le paysage sont toujours déconstruits et hostiles (il est alors par sa technique proche de l’Ecole de Londres : Freud, Auerbach, Kossoff, mais seulement par la technique, pas par l’esprit, il s’en défendrait).

Après son séjour à Florence en 1965, on pourrait croire à un certain apaisement chez lui, à voir la représentation de ses personnages. Tel « Le berger » qui évoque pourtant le Golem ainsi que ceux qu’il appelle ‘héros’. Ces hommes massifs semblent s’interroger : « T’ai-je demandé, Créateur, à partir de la glaise dont je suis fait, de devenir humain ? ».

Eléments déchirés

Vite, il reprend sa recherche, (bien au-delà de l’expressionnisme qu’il rejette), vers encore plus de ‘drame’. On imagine la force qu’il met à ‘massacrer’ les couleurs et les formes ! Il aboutit ainsi aux tableaux « fracturés ». La destruction qui est présente en lui décompose les images en éléments déchirés où, par exemple, le ciel bleu peut traverser en diverses bandes la silhouette d’un homme au visage perdu, où les morceaux de la toile, elle-même découpée, ne se recollent pas.

« Je pense que ce que je fais n’a plus rien à faire avec la peinture ».  Il a consommé la première étape de sa ‘rupture’.

Il franchit un nouveau pas lorsqu’il veut provoquer davantage nos conventions, proclamant qu’il y a une décadence dans le besoin de plaire, surtout au plus grand nombre, et pire encore, d’être compréhensible. Il se « libère de l’extériorité », l’art ne sert pas « à décorer les appartements ». Il va s’ensuivre une importante production où l’objet est vu à l’envers, retourné pour échapper à l’influence de nos perceptions habituelles qui sont respectueuses de la pesanteur. C’est à lui-même que s’adresse le travail de l’artiste, c’est à nous d’entrer dans la conversation, de faire l’effort de nous dépouiller du vieil homme !

 « Le retournement est le meilleur moyen de vider ce que l’on peint de son contenu…ainsi j’ai pu me tourner vers la peinture en soi » dit-il. Quelle peinture, puisqu’il n’en fait plus ? Quel est le sens de ce vertige causé par une vision inacceptable ? On peut objecter que si l’arbre a ses racines ‘en haut’, il n’en est pas moins un arbre, même si Baselitz prétend que le sujet importe peu… Il donne des titres ‘classiques’ à ses tableaux qui n’ont jamais été aussi figuratifs, mais tout, tout le monde reste ‘à l’envers’ ! …

L’artiste a trouvé sans doute un certain apaisement à donner au spectateur l’idée qu’il est lui-même suspendu la tête en bas, et qu’il se tord un peu le cou pour mieux voir ! Sans doute parce que Georg Baselitz réussit ainsi à se placer hors du temps, hors de ce fardeau d’une histoire douloureuse…Ce qu’exprime peut-être le fait qu’il ne signe plus ses toiles : il est reconnu, il se reconnaît…

Est-il arrivé au but ? Certes non ! Il affirme qu’il est tenté de détruire ce qu’il a fait, car l’achevé « n’est pas à son goût », et chercher encore…Alors il abandonne le pinceau, peint avec les doigts, (plus tard avec les pieds) …

Mais c’est le moment où il aborde de manière féconde la sculpture vers 1970…Il est encore jeune et se retourne vers ses objets personnels (figures africaines) pour une nouvelle façon d’utiliser sa force physique. Il refuse toujours d’entrer dans le système d’une sculpture qui agrémenterait une œuvre d’architecte (d’où peut-être son rejet de la pierre ou du bronze, plus ‘éternels’ que le bois, matériau périssable sous les intempéries). Il refuse de ‘faire joli’ donc il découpe les formes grossièrement à la scie (elles sont, malgré lui, belles à voir, alors il les barbouille !). Quand il dégrossit la pièce de bois dont la forme choisie conditionne le résultat final, sa liberté de revenir sur ce qu’il a créé est très réduite. Il perd en effet cette élasticité qui caractérise chez lui le développement de l’œuvre picturale. Est-ce une revanche de la nature qui a été maltraitée ?

Pourquoi « Modèle pour une sculpture » a-t-il fait scandale en 1980 à la Biennale de Venise, le temple de toutes les audaces ? A cause du bras droit levé ? L’Histoire qu’il semblait avoir chassée revient elle par la fenêtre ? Baselitz, reconnu parmi les grands, voulait par cette piqûre de rappel, exorciser le malentendu dont a été victime sa génération, l’ignorance dans laquelle ont été tenus les Allemands, grandis après le IIIè Reich. Souhaitait-il montrer le Führer ressortant de son cercueil pour brandir un bras droit triomphant ? Oui, pour un cri d’alarme. Or, si les visiteurs sont en colère, c’est que n’ayant pas compris son intention, ils y voient un hommage au nazisme… Mais en visitant l’exposition que lui a consacré en 2011 le Musée d’Art Moderne de la ville de Paris on pouvait, en circulant entre ses statues, se sentir dans une sphère plus intime, retrouver la proximité d’une collection d’art africain (celle de l’artiste) et évoluer au milieu de personnages plutôt chaleureux, malgré leur air mal dégrossi, toujours ‘primitifs’, ‘premiers’ donc accessibles. Était-ce l’effet de la douceur du bois ? Apparaissait une ronde des idoles de toutes les cultures populaires. Sans chercher plus loin…Bref, c’était beau ! Dût-on mécontenter l’artiste…

Puis il revient à des ‘destructions’ qui mélangent des messages personnels en reprenant les travaux de ses premières années d’Ecole, le plus souvent dans des formats immenses, Il appelle cette série ‘Remix’, (une référence à la pop musique) : de cette forme d’expressionnisme abstrait il faut avoir des clés pour retrouver les maîtres auxquels il dit rendre hommage…

Avec tant d’énergie à représenter pour nous son esprit et son cœur blessés, depuis près de 60 ans la notoriété de Georg Baselitz fait le tour du monde.

 

A voir, avoir vu, ou savoir : « Georg Baselitz », de Bernard Vasseur, aux éditions du Cercle d’Art ; catalogue Georg Baselitz au musée d’Art moderne de la Ville de Paris 2007 pour ces statues proches des totems et de l’art africain qu’il affectionne… Toutes les marques de reconnaissance qu’il reçut dans de nombreuses villes capitales.                                                                    

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