Le Pont

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie. – Hannah Arendt

Jusqu’où ira (ou n’ira pas) Marine Le Pen

Jeanne Perrin

A propos de Coudurier Hubert, Le mystère Marine Le Pen, édité chez Plon.

 

L’histoire commence avec les racines bretonnes de la tribu. Le père avait su y être connu, même familier de ses adversaires, portant haut le drapeau d’une région aux traits affirmés. Mais sans jamais y obtenir un score électoral convenable (pas plus qu’au niveau national).  Des années cinquante à nos jours, le parti à la flamme ne s’est pas éteint. Avec ces fameux débordements stigmatisants du père dont l’ombre tutélaire plane encore, le parti a changé, et il a grandi.  

L’histoire de Marine, la benjamine des trois filles, désormais sur tous les fronts, concerne chacun de nous. Comment finira ou se poursuivra « l’histoire » ? Nous le saurons bien vite…

Marine Le Pen est peu connue en tant que personne ; elle ne s’expose pas sous les projecteurs autant que le fait désormais son dauphin et que son père, diabolique et fier de l’être, qui vécut trois quarts de siècle en brutalité et éructations.  Pour elle, ce sont les faits et le discours des autres qui parlent et quand Marine s’exprime c’est surtout sèchement quand elle doit remettre les pendules à l’heure. Parce qu’elle est « la patronne », construite avec et contre un père qu’elle a réussi en 2011 à écarter totalement du parti. Un père dont en 2025 la disparition l’a touchée sans l’altérer, forte de tant d’échecs essuyés. Blessée de porter un nom encombrant mais réussissant à en faire une « marque » (la montée en puissance de l’extrême droite en Europe, la place qu’y ont prise les femmes, l’ont aidé à déringardiser le parti et ses idées) … Dans la galaxie de l’extrême droite en France, elle reste l’étoile de première grandeur incontestée.

On « s’engueulait » dans la famille le Pen… Quelle famille ? Les parents se querellent, les ainés (Marie Caroline et Yann) vont au lycée à Paris dans le XV° sans se faire remarquer… Ce quartier est justement celui des Bretons qui y sont arrivés par la gare Montparnasse. En novembre 1976 une explosion dans leur immeuble (6 blessés) vise leur père sans toucher la tribu. La famille se replie à Saint Cloud. Les filles sont durement marquées par le danger couru… Marine saura très tôt qu’elle pourra être l’objet de haine, que son nom lui ferme des portes, alors elle travaille dur : devenue avocate elle plaidera des causes généreuses…

La vaste résidence de Montretout devient un siège du parti mais surtout un centre de ralliement turbulent où l’on fait la fête, on débat, on se bat aussi.  Car le Menhir « prospère sur le conflit ». Au sein d’un « tout Paris » très peu « choisi » se dessine l’ambition d’être le numéro-deux d’un parti dont l’image de fasciste, raciste, violent reste très noire. Et sans doute le projet d’y opérer un nécessaire changement. Les années passent : Mégret, Gollnisch deviennent les principaux félons, soutenus par Philippe Olivier, le gendre de Yann, qui veulent une scission. Elle coûte très cher au parti. Marine en profite pour s’imposer, et elle « a raison de la vieille garde » : « les nostalgiques de son père, ce n’est pas son histoire à elle ». Hubert Coudurier montre très bien l’habilité de Marine Le Pen à s’imposer au sein de la tribu en neutralisant les égos et les ambitions.

Et ce parti aux scores menus, arrive à 10% de suffrages arrive à amener enfin 35 députés sur 577 à l’Assemblée nationale de 1986… On sait le raz de marée et le score surprenant des présidentielles de 2002 ! Finis les maigres résultats !

Un capitaine du navire

Ce progrès de cette droite conservatrice sans complexe dans le pays qui n’a pas faibli, on le doit donc à la conviction et au travail de Marine, à sa proximité des classes populaires, à sa façon d’être une mouche du coche pertinente ou démagogue, diplomate ou gaffeuse, mais toujours avec un cap : donc elle est un vrai capitaine de navire ! Alors que « le diable » ne veut toujours pas passer la main, il lui reproche de chercher à apaiser l’ambiance tant autour d’elle qu’au sein du parti : il dit « un FN sans histoires, ça ne m’intéresse pas… ». Mais Marine aime énormément les chats, elle aussi griffe ou fait le dos rond, retombe toujours sur ses pattes…

Hubert Coudurier nous présente tous ces aspects avec de nombreuses anecdotes et quelques piques ou caresses échangés incessamment dans ce milieu vif, souvent volatile. Il révèle des dialogues sans tendresse dans le bouillonnement d’une actualité au jour le jour où les occasions de se dédire ne manquent pas (Climatosceptique ou pas, puis il n’y aura « Plus jamais antisémite » et « Pourquoi pas Trump ? » -qui n’en veut pas–,« Orban ?» Et ce tour du monde des chefs d’Etat africains)… Ce qui est interprété comme déblayer le chemin de l’Elysée (chemin approché mais jamais atteint pour l’extrême droite en France). Sur le Maghreb Marine essaie d’être bien vue à la cour d’Hassan et ne ménage pas l’Algérie « pays riche habité par des pauvres ». Ell fait tout, y compris des maladresses, pour effacer l’antisémitisme « historique » du parti. Il faut dire que si la manœuvre et délicate, le Pen ne fait plus peur au gouvernement Netanyahou.

Le lecteur est impatient de savoir « Pourquoi Bardella ? ».

Marine a besoin d’un second. Son choix balaie Marion Maréchal ; oublie Louis Alliot (peut-être est-il trop solide ?). Les compagnons d’antan sont-ils des concurrents ? Un homme jeune à la présidence du parti, Marine l’aura bien en main. Elle ne se privera pas de souffler le chaud et le froid sur un personnage qui passe bien à la télé (les magazines people sont ravis) et qui a tout à apprendre. Il a immédiatement été raillé partout pour sa jeunesse, son inculture, son parcours académique inexistant (il est confié à un coach qui ne le lâche pas et lui souffle les indispensables citations dont il devra émailler ses propos). Mais il apprend dur, ce n’est pas un mauvais point ; il récite bien ses leçons : état de la France, programme économique, un peu de politique extérieure mais surtout la France et les Français, ceux qui ne reçoivent pas en partage le bien qu’ils méritent… On le voit déjeuner avec le Medef, qui voudrait bien des mesures importantes pour être enchanté (défiscalisations, réduction des contraintes normatives) ! Enfin le dauphin est au travail. Jordan reste à la maison quand la patronne voyage à l’étranger (Poutine : Aïe !) car elle sait qu’aucun leader ne fonctionne avec éclat et en binôme ; la vraie idole, pour elle, c’est Georgia Melloni qui se montre toujours seule, volontaire et opportuniste comme personne !

Les doutes subsisteraient donc dans le pays quant à cette hiérarchie bicéphale s’il n’y avait la « condamnation ». Pour en parler de cette condamnation il faut se rendre au Parlement européen. Un parti très eurosceptique, les Patriotes, dissident du FN, fondé en 2017 par Florian Philippot, ancien soutien de Marine le Pen, réagit à Bruxelles avec le RN contre les décisions trop communautaires en faisant grand bruit. Pourquoi alors ne pas contrôler, par exemple, l’activité des attachés parlementaires de ce côté-là (c’est un exercice facile qui en a démoli d’autres déjà). On sait le résultat…

On peut croire qu’en appel en juillet prochain, les juges ne décapiteront pas l’extrême droite en condamnant la patronne ; ils voteront pour Bardella…

Aujourd’hui il y a toujours des le Pen, en politique ; ils s’affichent « catho-tradi » ou athées sans complexe, avec ce qu’il faut de brouilles, de réconciliations, de combinaisons éphémères, ils restent à leur façon solidaires !… Une part visible d’ambition …

Que reste-il d’elle-même après ces bouillonnantes années Marine ? Une cheffe un peu usée qui a affronté avec un boulet au départ, tous les aspects de la « grande » politique. Qui a dédiabolisé un parti honni. Qui a fortement consolidé la droite extrême.  Mais n’a pas pu hisser son propre parti jusqu’à la magistrature suprême, pour elle ou pour un autre : sauf surprise, car la vie politique n’est jamais certaine.

Plus de publications

Related Articles

Responses