Quand les militaires se racontent…et racontent la France

Le Prix Erwan Bergot 2021 a été attribué à « Corps et âme » de Nicolas Zeller, préfacé par Erik Orsenna (Tallandier, 19, 50 €).

Il existe dans l’Armée une tradition littéraire qui n’a pas seulement été incarnée par Charles de Gaulle avec « La Discorde chez l’ennemi » et les « Mémoires de guerre ». Auteur d’une trentaine d’ouvrages, de « Cadets de la France Libre » à « la Guerre des Appelés en Algérie » en passant par « Deuxième classe à Dien Bien Phu », l’officier parachutiste Erwan Bergot, commandeur de la Légion d’Honneur et Prix de l’Académie française, l’a poursuivie jusqu’à la fin de sa vie, en 1993. Deux ans plus tard, le commandement de l’Armée de terre décidait d’encourager les vocations littéraires au sein de l’Armée en créant le prix qui porte son nom, attribué à un « ouvrage contemporain de littérature française témoignant d’un engagement actif et d’une véritable culture de l’audace au service de la collectivité ». L’an dernier, ce prix Erwan Bergot était attribué à Hubert Germain, quelques mois avant sa mort, pour son récit de souvenirs « Espérer pour la France ». L’ancien officier de la Légion, le grand résistant, allait être bientôt le dernier des Compagnons de la Libération enterré – le 12 octobre- au Mont Valérien.  Mais après lui, la tradition de l’écriture se perpétue. Car il n’est pas de force de résistance sans esprit. Et car l’engagement au combat amène nécessairement à étudier l’Histoire, à s’interroger sur l’avenir et à se poser les grandes questions des philosophes.

Dévoilement des fragilités

Récits d’hommes et de femmes en première ligne, témoignages rapportés d’Afghanistan ou du Mali, mais aussi drames familiaux, déchirements intimes et questionnements tragiques sur le sens de l’engagement au prix de la vie … la récolte d’une quinzaine d’ouvrages sélectionnés en 2021- parmi lesquels des mémoires, mais aussi des essais et des romans, dont trois signés de femmes – a été exceptionnelle par sa diversité. Elle l’a été plus encore par son dévoilement des fragilités. Nos soldats n’étaient-ils pas réputés aussi forts psychiquement que physiquement ?  Savoir se taire, sinon s’abstenir de penser, n’était-ce pas pour eux une exigence absolue ? On pouvait craindre qu’en levant le voile sur leurs doutes et leurs souffrances, en nous faisant traverser, de l’intérieur, les épreuves subies par les auteurs, ces livres n’altèrent l’image de l’Armée.  C’est tout le contraire qui se produit : une empathie grandissante, une admiration renforcée.

Au fil des lectures, surgissent des images de films que l’on n’oubliera jamais : telles cette distribution de crayons de couleur par les soldats français encore présents en Afghanistan, à des écoliers. Soudain, l’un des jeunes sous-officiers, lui-même père d’une petite Marie, s’étonne de ne voir là que des garçons. Il se retourne et aperçoit, à l’écart, encadrées par des femmes voilées, une douzaine de petites filles.  Exclues de la distribution, elles pleurent silencieusement.  Nous pleurons avec elles et nous interrogeons : quel est le sens d’une intervention française, si elle n’aide pas à établir ou rétablir l’égalité ?

Ailleurs, nous célébrons le retour d’un héros. Il s’agit d’un surhomme, qui exerce chaque jour son corps d’athlète à résister au pire, qui a affronté des horreurs en Afrique et ailleurs…Mais son psychisme est atteint. Il ne peut s’empêcher de prendre – et de faire prendre à ses hommes – des risques fous. De retour chez lui, accueilli avec tendresse par sa famille, il se remet à boire et « pète un plomb » …L’armée va le soigner comme une mère – et l’on s’étonne là de la patience et de l’humanité d’une institution que l’on croyait rigide. Vingt et un ans après la publication, par le grand romancier américain Philip Roth, de « Pastorale américaine » mettant en scène les soldats américains brisés par la guerre du Vietnam, voici enfin révélés par des auteurs français, venus, eux, de l’armée, les dégâts physiques et plus encore, psychologiques, des guerres récentes dans lesquelles notre pays a été impliqué. C’est un grand sujet de réflexion et de débat.

« Puis-je m’asseoir sur votre lit ? »

Il fallait un médecin, Nicolas Zeller, membre des Forces spéciales, pour traiter et décrire des maux toujours liés à la violence, même si celle-ci a parfois été vécue « par procuration ». Zeller, qui a servi dans différentes unités, n’a cessé d’enrichir son expérience de soldat de terrain et de « soignant » par la lecture de nombreux auteurs parmi lesquels l’allemand Ernst Junger, qui a su évoquer comme personne la fraternité officiers-soldats dans les tranchées de la Première guerre mondiale. De Kaboul à Abidjan, Zeller nous raconte les soldats blessés – ceux qu’il va devoir abandonner, la mort dans l’âme, pour en soigner d’autres qu’on peut encore sauver, ceux, aussi, auprès desquels il s’est assis pour leur prendre la main et les écouter. Il se souvient de ses débuts d’interne dans le service de cardiologie de l’hôpital d’instruction des armées du Val de Grâce, quand il dut expliquer à un patient arrivé en urgence après un infarctus, que les chirurgiens allaient devoir lui faire un pontage. « Puis-je m’asseoir sur votre lit ? » L’homme acquiesce. « Ne vous inquiétez pas : c’est sérieux mais vous êtes entre de bonnes mains » Le patient le regarde alors » Merci d’avoir pris du temps alors que je vois tout le monde courir dans ce service. Merci de m’avoir expliqué et surtout d’avoir vu que j’étais perdu… » Soudain, on frappe à la vitre. Le chef de service fait sortir Zeller. « Tu es médecin, il est malade. Tu es debout, il est couché. Tu es « sachant », il est « ignorant ». Dorénavant, tu resteras debout dans la chambre des malades. Ne t’abaisse pas à leur niveau ! » Le lauréat n’a pas retenu la leçon. C’est une médecine et une armée infiniment sensibles, humaines, qu’il nous fait découvrir. En nous émouvant parfois aux larmes. En nous appelant, aussi, à réfléchir autrement sur le rôle de notre armée.

Christine Clerc est membre du jury du Prix Erwan Bergot.  Journaliste et écrivain, elle est l’auteure d‘une vingtaine de livres, dont quatre autour du Général de Gaulle. Son dernier ouvrage « Domenica la diabolique » conte l’histoire vraie d’une collectionneuse criminelle qui échappa à la prison grâce à Malraux :  en cédant à l’Etat sa collection de 150 chefs d’œuvre de la peinture du XXème siècle, exposés depuis au Musée de l’Orangerie.   

  

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